Les femmes imams ouvrent-elles la possibilité d’un islam libéral?


Pour la première fois en France, une femme a dirigé la prière musulmane. Selon le journaliste Antoine Menusier, ce phénomène encore marginal risque d’intéresser les convertis et bousculera les tenants d’un islam soi-disant immuable, dit de «résistance».

Ce qui s’est passé samedi à Paris – pour la première fois en France, une femme imam a dirigé la prière musulmane – marque une évolution peut-être majeure au sein de l’islam. Pour l’heure, la chose est anecdotique en termes quantitatifs: le nombre de fidèles prêts à suivre cette liturgie revisitée est certainement infinitésimal. En partie parce que le phénomène est embryonnaire et très peu connu encore. Mais surtout parce qu’il s’agit là d’une «innovation» qui sera perçue par certains comme «blâmable», selon un vocabulaire familier des Français musulmans observant peu ou prou un islam orthodoxe, voire fondamentaliste, sans en avoir toujours conscience. D’ailleurs, cette première, qui devrait se répéter une fois par mois pour l’instant, un vendredi comme il se doit et non plus un samedi, s’est tenue dans le secret pour des raisons de sécurité.

Ces initiatives irritent côté musulman en France.

Deux jeunes femmes converties à l’islam, Anne-Sophie Monsinay et Eva Janadin, soutenues par la Fondation pour l’innovation politique, une fondation libérale dirigée par le politologue Dominique Reynié, qui a édité leur manifeste, sont à l’origine de cette révolution dans «quatorze siècles d’islam» marqués par une stricte séparation des sexes. Dans les salles de prière où ces deux femmes officieront comme imams, hommes et femmes pourront prier côte à côte, le port de voile n’étant pas requis, ni interdit. Une autre femme en France, d’origine maghrébine et de culture musulmane, Kahina Bahloul, souhaite elle aussi ouvrir une salle de prière, où la conduite de l’office sera confiée en alternance à une femme et à un homme, où femmes et hommes pourront prier ensemble, dans la même pièce, mais dans des groupes séparés parallèles, le voile n’étant là non plus pas obligatoire. Si des mosquées de ce type, dites «mixtes», existent ailleurs dans le monde, à Berlin, en Afrique du Sud ou aux États-Unis, elles sont toutefois très peu nombreuses.

Ces initiatives irritent déjà côté musulman, en France. Et pour cause. L’islam tient ici de la valeur refuge, d’un patrimoine à protéger du colon que fut la France et qui le resterait aux yeux de quelques-uns. Son aspect conservateur, comme immuable, avec relégation des femmes à l’arrière ou dans une pièce séparée dans les mosquées, participe de la préservation d’un bien culturel, rare chose sauvée dans la migration. Aussi n’est-on a priori pas disposé à toucher à cet acquis identitaire et sentimental.

À cela s’ajoute la norme idéologique: l’islam en France ces dernières décennies fut dominé par une vision politique, pour ne pas dire islamiste, qui actionna deux leviers, celui du prosélytisme et celui du sentiment de persécution. C’est bien ce dernier qui ressort, sur les réseaux sociaux, dans des commentaires hostiles à cet imamat féminin, derrière lequel agiraient des «hypocrites», des «Blancs» ou encore des «pro-israéliens». Nul doute que des imams seront interpellés par des fidèles inquiets ou scandalisés par cette évolution, pour certains une hérésie. Aux ministres du culte musulman de les rassurer: on peut avoir des divergences avec une pratique religieuse légale, et demeurer tolérant.

Deux femmes converties risquent de subvertir le « vrai islam » par un islam se disant libéral.

Un point qui ressemble à une ironie au vu de l’histoire récente: la conversion à l’islam n’a pas eu bonne presse au cours des «années Daech», avant cela déjà lorsqu’une partie de l’islam a versé dans la radicalité dogmatique. Des convertis – ce qui ne préjuge évidemment pas de l’ensemble des personnes ayant rejoint l’islam, la preuve, notamment: les deux femmes imams citées plus haut – sont apparus «plus souvent qu’à leur tour» dans les informations relatives au terrorisme islamiste, faisant une très mauvaise «pub» à cette religion d’une part, à la conversion de l’autre. Si mauvaise que des musulmans ont souhaité, ce qui n’était pas seulement une boutade, l’instauration d’un «moratoire» sur les conversions, pourtant censées démontrer la validité de l’islam, voire sa supériorité: «Gardez-les, on n’en veut pas!», telle était la teneur du message adressé aux non-musulmans. Des imams avaient à l’œil ces convertis en complet décrochage identitaire, souvent attirés par le salafisme, priant qu’ils s’en aillent voir ailleurs.

À présent, voilà donc que deux femmes, converties elles aussi, mais à l’opposé de toute radicalisation, risquent de subvertir le «vrai islam» par un islam se disant libéral, qui plus est peu raccord avec la doctrine sunnite du Coran incréé (existant de tout temps, révélé tel quel à Mahomet), plus proche du mutazilisme tenant le livre sacré de l’islam comme une œuvre humaine inspirée par Dieu. De fait, on cherche un nom pour cette approche se définissant comme «spirituelle et progressiste». L’adjectif «libéral», qui a son pendant dans le judaïsme par exemple, semble le bon pour qualifier ce courant naissant et donnant lieu à des colloques. Les convertis ou futurs convertis à l’islam, justement, pourraient y voir une sorte de syncrétisme n’obligeant pas à une coupure nette avec une partie d’eux-mêmes, et pour d’anciens islamistes chez les convertis, une porte de sortie permettant de n’avoir pas à renier leur choix d’antan. Mais des musulmans d’origine maghrébine ou subsaharienne pourront également être séduits par une offre islamique leur paraissant moins figée, plus en phase avec la «vie réelle».

Cet islam libéral doit pouvoir coexister pacifiquement avec le courant orthodoxe majoritaire.

Nous verrons l’accueil que réserveront à cette «innovation» les militants des quartiers, généralement encartés dans la gauche contestataire. La logique progressiste voudrait qu’ils applaudissent à cette évolution, mais il est possible qu’une partie verra là un risque de démobilisation sociale au profit d’une atomisation libérale, l’islam participant pour certains à gauche d’un legs anticolonialiste, d’une posture de résistance qu’il s’agit de sauvegarder et parfois d’entretenir.

Des musulmans auraient cependant tort de voir une entreprise malveillante dans l’émergence d’un «islam libéral». Il peut signaler au contraire une normalisation de l’islam, non seulement en France, mais en Occident. Cet islam libéral, aujourd’hui marginal, doit pouvoir coexister pacifiquement avec le courant orthodoxe majoritaire.

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