LE COULOIR DE LA MORT


Au Sénégal, pour se faire consulter par un spécialiste, il faut un rendez-vous sur deux, trois, six mois, voire un an. Un long délai d’attente qui ressemble à un couloir de la mort dans lequel les patients sont tués à petit feu par la maladie

Au Sénégal, pour se faire consulter par un spécialiste, il faut un rendez-vous sur deux, trois, six mois, voire un an. Un long délai d’attente qui ressemble à un couloir de la mort dans lequel les patients sont tués à petit feu par la progression de leur maladie. Reportage

“Revenir dans deux mois, je ne peux pas. Donnez-moi une date plus proche. Je souffre !’’, proteste la patiente. “Maman, c’est la seule date disponible. Je ne peux rien faire. Revenez dans deux mois, c’est mieux. Il y a une longue liste d’attente. S’il vous plait, ne faites pas de bouquant, je vous en prie’’, supplie la secrétaire.

L’ambiance est délétère. Les murmures et les chuchotements font échos dans la salle d’attente. Les commentaires vont bon train. En fait, la dame n’a fait que dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Cette ambiance grincheuse se passe au Service de neurologie de l’hôpital Aristide Le Dantec. Fatou Djiba est une sexagénaire. Elle marche à l’aide d’une canne. Elle a quitté Yeumbeul, à l’aube, accompagnée de sa petite-fille, pour voir son médecin traitant. Mais toutes ses précautions n’ont servi à rien. Non seulement elle n’a pas vu le médecin, mais la secrétaire lui fixe un rendez-vous dans deux mois.

Désespérée, elle entre dans une colère noire. Déversant sa bile sur la pauvre secrétaire, au demeurant très calme, essayant de la rassurer. Mais maman Fatou ne veut rien entendre. Elle a besoin de soin coûte que coûte, car se sentant affaiblie et convaincue que la grande faucheuse peut taper à sa porte à tout instant. Sa petite-fille Fatou Diouf, également son homonyme, semble dépassée par la situation. “Grand-mère, arrête de crier. Ce n’est pas bon pour ta santé. Viens, s’il te plait. Arrête de parler’’, tente-t-elle, gênée, de calmer sa mamie. La réplique ne se fait pas attendre. “Hééé Fatou ! Laisse moi tranquille. Tu sais bien que je n’ai pas dormi toute la nuit, à cause de mon mal. Je suis la seule à savoir combien je souffre. Si je ne vois pas le médecin aujourd’hui, ça sera demain. Je ne pourrais pas vivre plus d’une semaine, si le médecin ne vient pas me voir’’, lance-t-elle.

Touchée par ce cri de désespoir, la jeune fille sanglote. Elle avance d’un pas sûr vers la secrétaire. “Madame, ma grand-mère a vraiment mal. Vous-même vous la connaissez, parce qu’elle se fait soigner ici. Essayez, s’il vous plait, de lui trouver un rendez-vous pour demain. On a quitté à 5 h du matin’’, implore Fatou Diouf, tout en pleurs.

Au fur et à mesure, l’atmosphère devient plus tendue, car la dame ne veut pas quitter les lieux. Les vigiles interviennent alors pour l’évacuer de force. La dame se met à terre. Une partie des patients s’en mêle. La situation commence à dégénérer. La vieille dame ne cesse de hurler. “Je veux me soigner ! Lâchez-moi ! Je ne sortirai pas de cet hôpital’’, scande Mme Djiba. Tout d’un coup, le médecin sort de sa cabine. Il essaie de comprendre ce qui se passe en s’adressant à sa secrétaire. Un autre médecin sort, puis un troisième.

Finalement, le médecin traitant ordonne à sa secrétaire de lui trouver un rendez-vous pour le lendemain, après avoir calmé la dame. Il lui fait comprendre que tous ceux qui sont sur les lieux sont malades comme elle. Que son cas n’est pas plus grave que ceux des autres. L’incident est clos. Fatou Diouf aide alors sa grand-mère à se relever. Rendez-vous est ainsi pris pour le lendemain.

«Les longs rendez-vous tuent les malades »

Si Fatou Djiba a dû créer tout un tintamarre pour décrocher un rendez-vous anticipé, beaucoup de malades souffrent dans le silence, du fait de rendez-vous très lointains. Dans les hôpitaux sénégalais, une personne peut mourir facilement, faute de spécialistes pour la prendre en charge à temps. En effet, pendant qu’on attend la date du rendez-vous, la maladie progresse. Oumar Ndiaye soutient que l’État

est le seul responsable de tous ces décès. Parce qu’il n’a pas mis les moyens qu’il faut afin qu’il y ait assez de spécialistes dans le pays. “On a investi des centaines de milliards pour le Ter. Si on avait injecté cet argent dans le système de santé, cela aurait réglé le problème. Mais les gouvernants ne font rien, parce que, quand leurs enfants ou parents tombent malades, ils se soignent à l’étranger. Donc, qu’on ait des spécialistes ou pas, qu’on ait un bon plateau médical ou pas, cela leur fout au pôle nord’’, fulmine le quinquagénaire.

A l’en croire, la situation est plus compliquée chez les orthopédistes. “J’ai même pensé qu’il n’y avait pas d’orthopédistes au Sénégal. C’est vraiment désolant. Là-bas, on te donne des rendez-vous sur 9 mois, 11 mois, voire 1 an. Dans ce pays, il faut toujours prier Dieu d’être en bonne santé. Sinon, c’est la catastrophe. Les longs rendez-vous tuent les malades. C’est une honte, pour un pays comme le Sénégal, d’être confronté à un déficit de spécialistes. Pendant ce temps, on pille notre argent’’, se désole-t-il. Une thèse que partage mère Khady Diakité, une autre patiente. Cette dernière pense même que ceux qui habitent Dakar sont en réalité des privilégiés. “La situation est plus alarmante dans les régions.

Les populations ne réclament que des spécialistes en gynécologie, parce qu’elles savent qu’il est impossible d’en avoir d’autres. Par exemple, pour tout le Sénégal, il n’y a que 18 neurochirurgiens et ils sont tous à Dakar. Et ce n’est pas de leur faute’’, plaide celle dont le fils est pneumologue. Elle ajoute : “J’ai du mal à croire à certaines choses qu’il me raconte. Ce n’est pas pour rien que l’on entend souvent que tel spécialiste dans telle région a démissionné de son poste. On affecte les gens dans les régions sans moyens. Pas de matériel qu’il faut pour exercer. Donc, le spécialiste qui ne veut pas prendre le risque préfère quitter pour ne pas tuer ou causer de préjudices à qui que ce soit. L’Etat gaspille notre argent pour des foutaises. Pendant ce temps, les gens meurent dans des hôpitaux comme des mouches, à cause des longs rendez-vous, d’un mauvais plateau technique, du matériel obsolète. Ce déficit est une catastrophe’’, tonne Mme Diakité.

«Ma femme est décédée trois mois avant son rendez-vous »

Saliou Samb embouche presque la même trompette. Lui qui fait partie des patients du jour. Ce vieux a perdu sa femme qui souffrait d’un cancer du sein, à cause de ces longs rendez-vous. “Quand elle a senti que ça n’allait pas, nous sommes venus voir le médecin dans ce même hôpital. Ce dernier lui a diagnostiqué un cancer du sein. Il nous a signifié qu’on doit commencer le traitement le plus rapidement possible.

Paradoxalement, il nous donne rendez-vous dans 6 mois. Parce qu’il y avait beaucoup de personnes sur la liste d’attente’’, explique le vieux avec une voix mélancolique. Trois mois avant son rendez-vous, sa femme est décédée. Ne pouvant pas digérer la pilule, le vieux Samb est retourné à l‘hôpital pour menacer le médecin d’assassinat. Il est convaincu que c’est une négligence, persuadé que s’il était riche, on allait la prendre en charge.

De ce fait, contrairement à Mme Diakité, lui estime qu’on ne peut épargner le manque de conscience professionnelle de certains médecins. “Ils accordent plus de privilèges aux hommes riches. Ces derniers sont mieux traités que nous qui sommes issus de familles modestes. J’ai constaté qu’à chaque fois que j’ai un rendez-vous, il y a des gens qui se font consulter sans rendez-vous. On se lève à 6 h pour être premier, eux viennent à 10 h, passent avant nous. Même si on a mille spécialistes dans chaque domaine, la situation ne va jamais changer.

C’est une question de comportement’’, dénonce-t-il. Le plus écœurant, ajoute-t-il, c’est qu’à partir d’une certaine heure, tous les spécialistes sont dans les cliniques. “Ils abandonnent les patients pour les structures privées. Parfois, au lieu de vous prendre en charge, ils vous orientent vers ces cliniques. C’est vrai qu’il nous faut des spécialistes, mais ils doivent respecter leur travail. Ils ont choisi d’être médecins. Le patient est roi, dans un hôpital. Qu’ils arrêtent ce qu’ils font. Je ne parlerai pas trop de l’État, parce que nous n’en n’avons pas. Nous avons des gens qui cherchent à s’enrichir avec l’argent du peuple’’, vocifère M. Samb.

500 SPÉCIALISTES INSCRITS PAR AN : Seul le 1/3 des Sénégalais

Faute de spécialistes et de plateau technique, les victimes de l’accident du 17 août faisant 5 morts et 66 blessés dans le département de Bignona, ont doublement souffert. Le centre de santé où sont acheminés certains blessés ne dispose même pas de service de radiologie, encore moins d’Irm. En plus de cela, le bloc opératoire n’a jamais fonctionné depuis son ouverture, parce que, informe-ton, l’État ne parvient pas à trouver un chirurgien à y affecter. Pourtant, paradoxalement, il y a chaque année, 1 500 diplômés en études spécialisées (Des) inscrits à l’université. Mais, malheureusement, seuls les 500 sont sénégalais. “Quand on sait que la formation d’étudiants en médecine coûte excessivement cher, le Sénégal se permet le luxe de former des étrangers à la place de ses propres enfants’’, se désole un médecin. Cela est dû, à son avis, d’abord, au fait que les frais d’inscription ont augmenté à 500 mille par année. Il s’y ajoute le fait que les professeurs demandent beaucoup de services pour décourager les jeunes Sénégalais et les obligent à une année probatoire. C’est-à-dire, au lieu de faire 4 ans de formation, tu fais 5 ans. “C’est un deal sur le dos du peuple sénégalais. Parce que l’université gagne750 millions par an avec l’inscription à 500 mille des 1 500 Des. Sur les 5 années de formation, c’est 3 milliards 750 millions. Cet argent ne rentre pas à l’université, mais dans la poche des professeurs’’.

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