« DES CRIS SOUS LA PEAU » : Un Café littéraire pour digérer un solide roman


Bitylokho Kébé, enseignante et poétesse, Didier Olinga, enseignant et homme de lettres, Mamadou Bamba Thiobane, professeur de français, critique littéraire, Professeur André Marie Diagne, enseignante-formatrice de formateurs décortiquent le premier roman (Des Cris Sous La Peau Presses africaines, Québec 2018) de Fatimata Diallo Ba, enseignante et auteure, désormais, avec qui il faudra compter, on peut le croire. L’évènement prétexte à la célébration critique de ce livre est un café littéraire inscrit dans le cadre de sa sélection, sa nomination, pour le Prix littéraire Les Afrique organisé par la Cène littéraire. Il a été gracieusement abrité par la salle Amady Ali Dieng de la librairie Harmattan, samedi dernier 6 avril.
Ces textes, que nous proposons à nos lecteurs comme un dossier du weekend, ouvrent une série mensuelle de grands dossiers, reportages ou enquêtes consacrés à la création sous toutes ses formes par psknews.com. La littérature créatrice, le roman, la poésie, y compris dans ses formes nouvelles, comme le slam, ainsi que la peinture et les autres arts visuels y auront leurs places. Seront mises à contribution à l’occasion, et si nécessaire, les autres entrées de ce portail (Vidéo, Radio, Galerie) pour diffuser ces événements qui pourront prendre diverses formes, y compris de l’interview ou de l’entretien.
PSK

TEXTE DE BITY KEBE

  « DES CRIS SOUS LA PEAU » : DES CRIS DE FEMMES BLESSÉES 

Fatimata écrit sur tout, sa plume féconde immortalise tous les moments de la vie, elle décrit toutes les vicissitudes. Les récits de voyage, les couchers de soleil au Fouta, le grouillement des marchés. Tout est prétexte pour le professeur de grec et de latin d’affûter sa plume et de tirer de son imagination des histoires pourvues de vie et de réalités.

Elle a le secret des personnages atypiques comme cet homme singulier rencontré au marché de Tilène à Dakar, dans une  de ses nouvelles publiées sur facebook. Son regard généreux se pose sur les misérables et les couvre d’une partie de leur humanité perdue. Le procédé est le même,  «  Des cris sous la peau », un roman au titre évocateur, savamment construit dévoile un monde atroce, où des corps de femmes sont brimés, écrasés, meurtris et torturés. Des cris sous la peau sont des coups peaufinés sur les corps, un livre qui dénonce à cor et à cri la maltraitance, le viol, l’inceste, la mendicité et tant d’autres maux avec des mots crus. A l’image des auteurs réalistes du 19e siècle, le narrateur plonge le lecteur dans un monde atroce, miséreux, souffreteux, baveux d’injustices et d’intolérances.  Ce sont des cris de femmes blessées, traumatisées, victime du silence coupable et hypocrite de la société.

Dans la première configuration des éléments de la narration, le lecteur découvre dès la 1re page une « petite fille » de 45 ans, frêle, maladroite et titubante dans un aéroport en France, en juillet, mois caniculaire,  prête à embarquer dans un avion à destination de Dakar. Une situation initiale classique avec le personnage principal,  des indicateurs spatio-temporels. Cependant le personnage intrigue et pousse le lecteur à découvrir sa personnalité. Est-ce une adulte dans un corps d’enfant? Comment peut-on être une fillette à 45 ans ? Antithèse, oxymore ? Beaucoup d’interrogations pour le lecteur qui n’aura pas immédiatement les réponses à ses questions. La réponse viendra à compte- goutte au fur et à mesure qu’il découvrira la trajectoire de cet être angoissé, plein d’amertume et de frustration.

Le voyage est initiatique, le personnage est en quête de sa vraie identité et cherche le soleil, la lumière. La transmutation sera difficile, le corps et l’âme affronteront l’ennemi invisible, ce mal profond,  pernicieux, logé dans chaque parcelle de son être. Même l’avion devient un univers clos, un piège en fer suspendu dans le vide. La fillette est sous le choc : étouffement, asphyxie, effet de strangulation, nausée… La mue se fera forcément dans la douleur.

Dakar, sa destination, renferme ses lourds secrets. Choc physique à l’aéroport, choc moral à la vue d’une ville désordonnée, crasseuse, en décrépitude, encombrée de ses taxis, de ses vendeurs ambulants, de ses étals sur les trottoirs, mais surtout de ses enfants en guenille quémandant leur pitance. Ce sont des foules, les foules dans les quartiers populeux qui font penser au personnage Giono dans « Les vraies richesses », les gens se frôlent en marchant, la jeune fille joue des coudes et des mains pour se frayer un chemin. Il assimile la ville à un conglomérat de mille soucis, de peine, de joies et de fatigues…  C’est un entassement.

Paradoxalement, ce bain de foule rend euphorique cette jeune fille qui retrouve ses marques dans la ville de son enfance, loin de Rouen.

L’appel à la prière constitue un déclic pour elle, le refuge dans la prière est une passerelle vers l’émancipation, elle retrouve sa foi. Les valeurs spirituelles sont présentes dans l’œuvre de Fatima  et elle a une connaissance des textes islamiques et bibliques. La religion musulmane comme chrétienne occupe une place importante dans le roman à travers l’initiation de Yandé dont nous découvrons le prénom presque à la fin du roman «  Je m’appelle Yandé «  page 111, nous sommes presque à la fin du roman. La fillette a grandi, elle s’est débarrassée de ses vieilles peurs, de ses cauchemars grâce à sa maman Gnilaan qui entretient un dialogue d’outre-tombe avec sa fille. Elle est enfin prête à affronter son passé, à affronter ses bourreaux, sa tante et son oncle, les Thénardier des tropiques. Oui, elle a été Cosette, Coumba Amul Ndeye, Cendrillon des tropiques, Binta l’orpheline. Elle a été l’enfance maltraitée Arame, l’anti héros comme dans un conte du type en sablier ou en divergence, ascendant pour Yandé et descendant pour Arame. Tout les oppose.

Au début Yandé était dans une situation de manque, ce qui l’a conduite à l’anorexie, mais finit par combler son manque, elle a relevé le défi contrairement à sa cousine boulimique qui se gavait de tout, profitait de sa maman, mais à la fin de son parcours, elle tombe dans la déchéance, son manque n’est pas comblé.

Enfin, pour conclure, je dirai que ce récit douloureux et fécond de trajectoires multiples est imprégné de culture grecque et de valeurs spirituelles, que celles-ci soient chrétiennes ou islamiques. Le Prof de grec nous ouvre le monde de la mythologie en invoquant au détour de ses analyses, Sisyphe, Prométhée, Orphée, les Danaïdes …

«  Les cris sous la peau » montrent l’humanité, la générosité et l’empathie de l’auteure, elle a cette capacité de ressentir la détresse d’autres êtres, d’autres femmes. Fatima est une écrivaine engagée, qui n’est pas RHINOCÉROS pour paraphraser Eugene IONESCO qui dénonce la pensée grégaire. Aucune concession dans sa dénonciation des tares, son réquisitoire est d’une froide clarté, un pamphlet impitoyable contre la civilisation de l’argent, du paraître.

TEXTE D’ANDRÉ-MARIE DIAGNE

DES CRIS SOUS LA PEAU : Dans la lignée De Monique Iboudo, Fama Diagne Sène, Abdoulaye Sadji

Cent quarante-trois (143) pages réparties en dix-sept (17) chapitres : Des cris  sous la peau de Fatimata DIALLO BA est un récit qui ne saurait laisser indifférent. Et pour les raisons suivantes :

En effet, dès le titre et la couverture, entre Ombres et lumières, tout comme par la destinée singulière des héroïnes et par la facture du texte, le lecteur est immédiatement habité par le sentiment que ce dont il sera question, ce ne saurait être la vie en rose…

Tant il est vrai qu’avec de bons sentiments, on ne peut faire de la bonne littérature.

L’auteure le sait, elle dont le métier est de partager, tous les jours, avec ses élèves ses « impressions » de lectrice des œuvres des auteurs classiques comme des tout nouveau venus dans l’arène des Belles-Lettres… On comprend derechef qu’en prenant la plume, en s’asseyant devant son écran, Fatimata DIALLO BA se soit promis de pas faire comme tous ceux et celles qui l’ont précédée dans cette voie si ardue de la création littéraire. « Ecrire pour parler aux autres» : son premier roman devait porter la marque de son style, et puisque Buffon l’a dit « Le style c’est l’Homme », plutôt «la Femme » en l’occurrence, il reviendra aux lecteurs et surtout aux critiques littéraires de dégager l’originalité de cette œuvre.

Sur les douze premiers chapitres du roman, l’héroïne est désignée systématiquement par des expressions comme : «Une petite fille », « La petite fille », « la jeune fille », elle  qui pourtant a quitté la France, laissant derrière elle ses deux filles, jeunes étudiantes très matures et un vieil époux.

S’agirait-il donc d’un nouveau Cahier d’un retour au pays natal, celui d’une émigrée partie il y a plus de vingt ans ? Paradoxes et effets de surprises se suivent et vous accablent de questions sans réponses…

Et pourtant, par ce « retour au pays natal », le roman du professeur de Lettres classiques qui cite Léon-Gontran Damas, Senghor, Hugo, Saint François d’Assisses et bien d’autres références littéraires et religieuses se rattache à des textes célèbres :

  • Le mal de peau,de Monique Ilboudo la Burkinabè, (1992)
  • Le Chant des ténèbres(1999) de Fama Diagne Sène
  • Et aussi, Nini, Mulâtresse du Sénégal d’Abdoulaye Sadji (1947) qui s’envole à la fin du récit pour la France…

Qu’ont donc de commun  les héroïnes de ces trois romans africains ? – Des cris sous la peau pousse jusqu’au paroxysme cette analyse, voire, cette psychanalyse de la torture du cœur et du corps féminins, dont des millions de femmes sont la proie en Afrique, sans que jamais il ne soit question pour beaucoup d’entre elles de crier à l’injustice…

– Des cris sous la peau  donne à l’héroïne la parole et surtout l’opportunité, par ce retour au pays natal déroulé comme une interminable séquence de psychanalyse, de renaître à soi, en se réconciliant avec la figure ressuscitée de la Mère, de briser la coque dans laquelle les années de sa vie en Afrique l’avaient paralysée et emprisonnée ;

– Enfin, Des cris sous la peau  est le « portrait de groupe » d’héroïnes au quotidien qui ont nom : La petite puis la jeune fille, Cousine Arame, Mère Saran, Djouma, Gnilan, et dans une relative mesure, la Tante. Leur dénominateur commun pourrait tenir dans ce cri du cœur de Mère Saran-la-masseuse : « Pourquoi tant de méchanceté contre nous les femmes ? »(Ch. V. P. 49)…

Oui, pourquoi tant de douleurs enfouies ? De mots-poignards jetés à la face de celles qui n’ont que leurs yeux pour pleurer, au risque de se « noyer dans leur vallée de larmes »

Car c’est bien cette MOITIE de l’humanité, la FEMME,  que le Pr DIALLO BA a mise au-devant de la scène, elle qui, dans l’Avant-propos poétique de son texte, répond à la question que l’on pose à toute négresse qui prend la plume : « Femme africaine, pour quoi écrivez-vous ? »

Et Fatimata DIALLO BA de répondre :

«Ecrire et crier »,  une anagramme presque parfaite, susurre-t-elle…

Ecrire et crier le refus de l’humiliation

Ecrire et crier son droit à l’expression ;

Ecrire et crier son désir de vivre ;

Enfin,

Ecrire pour ne pas mourir.

Ecrire pour vivre.

Le lecteur ne le saura qu’au terme de son parcours de lecture : dans cet Avant-Propos, Fatimata DIALLO BA vient de lui livrer l’itinéraire de son héroïne : je devrais dire de SES héroïnes…

Et c’est sur cet aspect de l’œuvre que je voudrais mettre l’accent : le portrait et la démarche de la protagoniste sont singuliers, atypiques. Mère de famille assimilée durant la moitié du récit à une enfant ; émigrée qui revient au Sénégal sans valises pleines, sans tenues de rechange ; victime qui découvre l’amour maternel et l’amour tout court dans la souffrance…

Autre clin d’œil littéraire : l’exil lui donne sur la société sénégalaise le regard des Persans de Montesquieu : elle découvre à nouveau, non sans surprise, charme et poésie, le plaisir et l’efficacité du massage corporel traditionnel africain, la douceur d’une plage aux abords du Cimetière de Yoff, le charme du pays sérère, véritable Eden où elle fut conçue. Mais aussi, ce que Sadji appelait dans Maïmouna « le succulent désordre » de nos rues, de nos cours, des esplanades de nos mosquées ou pire, la folle effervescence et l’hypocrite gaieté des festivités du HADJ, ces fameuses Ganalé.

Des cris sous la peau : une radioscopie assez sévère, donc objective de nos sociétés. Mais rien de « définitivement désespérant » chez  Fatimata DIALLO BA. Chez elle, les contraires s’attirent : comme les Alpulaar et les Sérères : l’auteure n’a pas trouvé mieux que Yandé, Gnilan et Diogoye, comme noms de l’héroïne et de ses deux parents ! Suivez mon regard ! Chez elle, les gouffres se comblent, les aspérités s’effacent, les plaies se ferment, car l’univers des personnages dans ce roman est fait d’êtres qui, comme vous et moi, choisissent LA COMPREHENSION, LE PARDON, bien sûr après l’AVEU DES FAUTES : en témoigne le Cantique de Saint François d’Assise, P. 137, et les deux « Lettres » parfaitement symétriques de Yandé et d’Arame, unies pour la vie, unies dans la souffrance et le désir de survivre, surtout, dans celui de vivre heureuses.

Fatimata DIALLO BA, nous a ciselé un bijou (…)

Pr Andrée-Marie DIAGNE-BONANE

TEXTE DE DIDIER OLINGA

 DES CRIS SOUS LA PEAU : Une rhétorique et une sémiotique du corps

Pendant et après la lecture du roman de Fatimata, Des cris sous la peau, j’ai été frappé par quatre éléments qui peuvent chacun, à mon avis, constituer une piste d’interprétation globale de l’œuvre.

Tout d’abord c’est dans le premier chapitre, page 11, dès la première ligne, que ce groupe nominal «  Une petite fille de quarante-cinq ans » surprend le lecteur, le déstabilise même par son aspect contradictoire, paradoxal : le principe d’identité et de non contradiction qui nous sert de repère dans nos raisonnements logiques est transgressé. On ne peut pas être une femme de quarante-cinq ans et une petite fille en même temps et sous le même rapport. Se présente à nous alors une piste de lecture globale à travers cette « femme-fille » ou cette « fille-femme » permettant de dérouler aussi bien des thèmes  tantôt liés à la femme ( mariage, maternité, travail..) , tantôt liés à la fille  ( viol, pédophilie et inceste,  études interrompues…) et aussi à cette figure complexe de la « femme qui est une fille » : un conflit intérieur, une tension qui constitue le moteur du récit. Le récit lui-même se déroule selon le développement de cette figure : il se présente d’ailleurs, ce récit, comme un itinéraire cyclique qui va de la situation initiale qui parle de la femme de quarante-cinq ans non épanouie, ensuite passe par la transformation narrative qui évoque  la jeune fille que l’héroïne a été et qu’elle doit guérir, sauver,  et à la fin on retrouve cette femme désormais femme épanouie, réconciliée avec elle-même et avec les autres dans la situation finale : un récit plutôt « euphorique » au sens où il s’appuie sur un schéma narratif d’amélioration de la situation initiale, le tout présenté, avec une certaine rhétorique, comme un parcours dans le schéma posé par cette figure paradoxale de « fille de quarante-cinq ans »

Ensuite, ce roman m’apparaît plutôt comme un poème. C’est le cas de plusieurs écrits de Fatimata, et je crois le lui avoir déjà dit : elle a une écriture poétique qui fait d’ailleurs vaciller l’étiquette générique que l’on peut coller sur  ce livre. Me revient alors à l’esprit cette description poétique du premier réveil de l’héroïne, encore appelé « petite fille »/ « fillette »/ « elle » vu que son nom ne sera donné que vers les derniers chapitres. Je cite : « La maisonnée dormait encore lorsque l’aurore s’infiltra dans la chambre et caressa la jeune fille pour un réveil tout en douceur » p. 39, nous sommes au début du chapitre intitulé « Le premier jour. » Outre l’allégorie de l’aurore qui s’infiltre et caresse la jeune fille faisant d’ailleurs symétrie avec la mère décédée qui s’infiltre souvent et caresse aussi la jeune fille la nuit tombée, outre aussi cette synecdoque globalisante de la « maisonnée » qui dort, les meubles et autres objets formant eux aussi la maisonnée à côté des humains  sont forcés de dormir par la magie de la poésie, nous avons cette allitération en « r » qui traduit mimétiquement cette infiltration de l’aurore dans la maison et dont les deux « r » ( aurore ) sont repris en écho le long de la phrase : «  dormait encore lorsque l’aurore s’infiltra dans la chambre et caressa la jeune fille pour un réveil en douceur ». Me revient aussi en mémoire cette anaphore qui revient au moins deux fois dans le roman et confère au texte des allures de poème lyrique, au sens étymologique de « poème » chanté : d’abord  dans le chapitre « Impressions » p. 69,  après la visite du cimetière, Yandé note ses impressions dans son cahier d’écolière. Elle commence alors une anaphore p. 67 : « La rue grouillait de femmes, d’hommes, d’enfants,….// La rue grouillait du vacarme des marchandages, … // La rue grouillait d’enfants pouilleux et souriants, ….// La rue grouillait d’une explosion de mille couleurs éclatantes de légumes… ». Anaphore parsemée d’énumérations qui traduisent le grouillement et d’une « écriture artiste » qui nous gratifie de ce « grouillait d’une explosion de … » où l’abstrait « explosion » s’étale concrètement à la manière des formules des Goncourt « J’entends la brisure du verre » au lieu de « j’entends le verre brisé ». L’anaphore est aussi reprise à la page 97 où sept fois la poétesse romancière nous décrit une « galerie de regards ». Alors commence ce défilé des « Regards vides… // Regards fuyants…//  Regards larmoyants… // Regards lascifs de convoitise// Regards adhésifs et insistants…// … regards de sollicitude… // regards éclats de rire… ». A tous ces éléments qui démontrent la dimension poétique du texte, on pourrait ajouter la réécriture de versets de Senghor extraits de « Nuit de Sine » :

«  Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains  douces plus que fourrure. » ( v. 1) Et que nous retrouvons dans les deux séquences de massage qu’offre la masseuse Saran d’abord à Yandé et ensuite à Arame, par exemple à la page 105 «  Ses mains balsamiques et chaudes se posent sur mon front brûlant… ». Sans oublier aussi la citation de Léon Damas.

Par ailleurs, la littérature (écriture ou lecture) joue un  rôle capital dans ce roman : piste à développer à un autre moment.

J’ai choisi dans le petit texte qui va suivre d’aborder l’importance du corps dans ce roman-poème. Le corps, pas seulement féminin d’ailleurs, me paraît être l’épicentre : le sens et l’écriture semblent se construire autour de lui.

C’est d’abord l’écart contenu dans le titre, une forme d’illogisme, d’irrégularité sémantique qui m’a interpellé. Pourquoi ce titre : Des cris sous la peau ? Le titre offre une clé, une grille de lecture du roman, autorise une lecture métaphorique, allégorique.

Le titre indique deux sujets mis au centre même du roman : le corps et le langage. Le corps  rempli de douleurs (douleurs sous la peau)  qui apparaît à travers la mention  d’une  partie pour le tout : « la peau ». Le langage (paroles interdites, étouffées) qui apparaît sous une forme violente et même pré- linguistique enfantine ou animale : les cris. Lesquels cris vont d’ailleurs s’exprimer à la fin lors d’un procès où Yandé va briller par une éloquence frappante face à ses bourreaux.

Comment le corps me semble-t-il mis au centre du roman ?

Le Changement du titre initial du roman  me paraît un argument important à cause du maintien de la thématique du corps. Dans le titre initial « Ceci est mon corps »  avec  l’allusion biblique, on voit bien qu’il s’agira surtout d’un corps chargé de  signification, symbolique, à travers lequel, l’histoire va s’écrire, à travers lequel le message du roman pourra aussi se délivrer. D’ailleurs on voit bien un parallèle entre l’énoncé et l’énonciation : entre « Ceci est mon corps » qui renvoie au contenu de  l’énoncé, et l’offrande implicite  faite aux lecteurs « Ceci est mon roman/ œuvre ». Un corps-texte donc. Le titre donné par l’éditeur reprend le thème du corps à travers le mot « peau » qu’on retrouve dans « Des cris sous la peau ».

L’importance du corps et son statut sémiotique apparaît clairement dans le lien établi entre le corps et le langage : l’héroïne est aide-soignante et manipule le corps en le soignant : p.11 «  L’hôpital où elle travaille depuis vingt ans comme aide-soignante», citation qui prouve bien, s’il le faut, notre propos. Le corps est assez tôt associé au langage dans le roman : p.11/12 «  Ses vieux patients aussi ne jurent que par elle. Elle sait si bien s’occuper de leurs vieux os. Ses mains expertes dans l’art de masser leurs corps vides et épuisés ont leur propre langage».

De plus, le corps joue un rôle narratif  dans l’un des premiers retours en arrière surprenants du roman, abordé sous la forme d’une métaphore à la page 14 :  parlant de la jeune fille déjà installée dans l’avion pour son voyage à destination de Dakar, on nous dit que « L’accélération brutale de l’avion la transporte dans une pièce de l’avion sans lumière où elle se tient debout, nue » : Hyperbate qui concentre l’effet sur  le corps nu de la petite fille dont le souvenir revient par un glissement vers le passé , vers l’enfance, vers la souffrance de l’enfance.  Voyage dans le récit = voyage dans le corps. La métaphore du voyage  vers le corps de l’enfant, avec ce verbe « transporte » nous aide alors à lire le roman de manière allégorique : le voyage en avion vers le pays natal, vers le monde de l’enfance, est en réalité à lire aussi comme le voyage intérieur du corps adulte vers le corps enfant meurtri qui « crie » sa souffrance et veut être délivré : on notera au passage la symétrie remarquable entre le décollage de l’avion vers le pays de l’enfance et le voyage immédiat vers le corps enfant dans le récit, un voyage mémoriel. On notera aussi le lien entre ce voyage métaphorique  avec la  paradoxale « fille de quarante-cinq ans »  car c’est le voyage qui va du corps réel de la femme vers le corps mémoriel de l’enfant qu’il faut soigner avant d’être pleinement femme. Un  lien plus mythique peut aussi être établi entre ce voyage à travers le corps  et les récits de descente aux enfers : récits où le héros doit aller chercher dans les enfers la clé d’une énigme : on peut penser à Orphée, à Ulysse …

Le corps  dans le roman est surtout ambivalent, polysémique, représentant tantôt la mort, ce qui donne la mort tantôt la vie, ce qui donne la vie. Qu’il soit d’ailleurs celui de Yandé ou celui des autres. Dans la citation suivante « Ces grosses mains dures froides et rugueuses sur sa bouche. Cette haleine pestilentielle qui l’englue comme un venin. Et ce corps qui l’écrase de tout son poids. » p. 15 : on note une opposition  entre le  corps violé de la fille et le corps de son mari  qui viole,  qui écrase : l’ « haleine pestilentielle » rapproche ce corps masculin  écrasant d’une odeur de cadavre, donc proche de la mort. Le  parallélisme est alors établi  car à  ce corps mortifère s’oppose le corps généreux de la femme qui soigne ses patients : qui donne la vie, enlève la douleur… Comme le fait celui de Saran ou de la mère lors de ses visites nocturnes…

Enfin le thème du corps ouvre à la dimension engagée du roman, à la satire sociale. En effet  la structure métaphorique du titre «  de cris sous la peau » offre une opposition entre le dedans et le dehors de la peau, entre ce qui est en bas et qu’on cache et ce qui en haut et qu’on exhibe comme des apparences trompeuses.  Cette structure en opposition est réutilisée ailleurs de manière métaphorique. On peut la voir à la  page 61 : « Des tombes de personnalités cohabitent avec celles des anonymes reproduisant jusque dans la mort les inégalités des vivants. »  Remarque paradoxale qui dévoile la verticalité dans l’horizontalité, qui souligne la hiérarchie dans le côte-à-côte : cette remarque va à l’encontre de la conception habituelle que nous avons de la mort comme ce qui rétablit l’égalité entre les humains. Cette remarque est, au sens littéral, paradoxale à l’opposé de la doxa.  Comment résoudre ce paradoxe ?

On doit procéder  en réalité  à un distinguo ici : égalité sous la tombe, sous la « peau terrestre »  et inégalité au-dessus de la « peau terrestre », opposition qui rejoint  la géographie métaphorique du corps soulignée par le titre : ces cris de douleurs sous la peau, ce dedans naturel, la nature qui bouillonne de mots que le dehors culturel étouffe, voilà ce que le roman veut libérer. L’enjeu profond du roman  n’est-il pas de dire cette lutte entre la nature qui crie l’égalité entre l’homme et la femme, entre la jeune fille-épouse et son mari, entre les humains,  la souffrance légitime de la jeunesse au corps bafoué et de dénoncer  la culture, sous sa forme corrompue, hypocrite, qui impose un autre langage, qui organise cette hiérarchie et qui s’abreuve de fausses apparences ? L’un des projets profonds du roman ne serait-il pas de faire entendre ces cris étouffés, de faire culturel par le roman, par le  langage poétique, ce que la couverture normative inégalitaire et hypocrite masque ?

Pourquoi donc ce corps est-il si important dans le roman ? Réponse : il est porteur d’un lourd secret lié à l’enfance : le viol et l’inceste commis par l’oncle de Yandé sur sa personne. Sujet tabou que soulève courageusement le roman.

Quelques citations attestant du rôle primordial du corps dans le contenu et la forme du roman : le relevé n’est pas exhaustif mais montre que même dans des expressions figurées, le corps contamine le style du texte.

1- P.21 « … Elle (la fillette de quarante-cinq ans) ne savait plus entretenir son corps encombrant qu’elle trouvait laid. Elle aurait voulu disparaître. Elle en avait toujours eu honte malgré le regard flatteur des hommes. Honte de ses seins trop arrondis, de ses fesses trop rebondies… »

2- P. 22 «… un corps martyr. Elle est restée figée dans l’adolescence. »

3- Le corps et la langage p. 37 « La mère et la fille se sont reconnues. Pas besoin de paroles. Elles se comprennent par toutes les langues du corps. » = remplacement du langage verbal par le langage du corps.

4-« Le temps s’est arrêté pour la laisser faire corps avec sa terre… »

5- Le corps malade de la fillette : p. 48 « Mère Saran fut émue en découvrant son corps décharné. » (Chapitre consacré au décryptage et au soin du corps de la fillette par Saran. = Inversion : d’aide-soignante qui soigne le corps des autres// au corps de soi soigné.)

6- P. 53 « Les mains de la masseuse font corps avec la fillette… » / «  Le corps de la petite vibre, palpite et reprend vie grâce aux mains balsamiques de la vieille Saran qui palpe, tire, étire, caresse… »  = Saran = miroir de la fillette ? Même jeu de simulation de la souffrance p. 56 « Elle trompe bien ses clients en affichant une perpétuelle bonne humeur… » = scène de massage = soin corporel.

7- Extase et délivrance dans la religion = effacement et dépassement du corps : p. 92- «  Je prenais conscience de mon corps et de ses limites… il s’annihilait dans la prosternation finale qui me rapprochait paradoxalement de Dieu. » / P. 94 : «  Mon âme et mon corps avaient entièrement participé à la prière… »  = Réconciliation interne à travers la religion ?

8- Le corps : p. 101 «  Mon corps fut trempé de sueur et je frissonnai… »

9- p. 102 « Pendant qu’Arame me décrit son calvaire, je sens mon corps se fondre dans ses mots. »

10- Allusion à Senghor « Nuit de Sine » : p. 105 = «  Ses mains balsamiques et chaudes se posent sur mon front brûlant… »

11- Leçon apprise p. 118 : «  J’eus envie de crier à mes filles et à toutes les jeunes filles du monde que … leur corps n’était pas leur ennemi et que personne n’avait le droit de le violenter. J’avais tant martyrisé le mien, je l’avais haï que c’était miracle qu’il n’ait succombé… »

12-Paroles de l’oncle : p. 133 «  L’oncle retrouve soudain ses vieux réflexes de voyou jamais repenti. Il siffle froidement à l’oreille : «  Je vais te faire la peau » = Lien avec Des cris sous la peau.

13- Lettre d’Arame : p. 140 « Merci de m’avoir prêté ta peau et de m’avoir tendu la main. »

TEXTE DE AMADOU BAMBA THIOBANE

CAFE LITTERAIRE AUTOUR DE DES CRIS SOUS LA PEAU

Un aveu pour commencer : je n’ai lu le livre que trois fois, et de ces trois lectures, je n’ai retenu qu’une chose : Des cris sous la peau de Fatimata Diallo Ba est un livre sans prétention, mais un livre sérieux, prometteur  de futures œuvres majeures. « Nous l’allons montrer tout à l’heure ».

Mais pour ce faire, comme cette rencontre se veut juste un café littéraire, je me bornerai à vous proposer deux ou trois cris à déguster. Je dis bien « cris à déguster », car le cri le plus douloureux, pris dans le prisme de la poésie, se sublime en chant. Cette causette aurait donc pu s’intituler : « Deux ou trois cafés avec… »

D’abord, en volume, aucune prétention. 143 pages. Ce roman est bref comme un coup de fouet. Bref comme un cri.

D’une sensibilité à fleur de peau, l’auteure de Des cris sous la peau  crie pour des sœurs martyrisées : polygamie (la voisine, dans l’avion connaît), stérilité dans une belle-famille où les femmes sont réputées fertiles, comme aiment le rappeler les belles-sœurs (encore la voisine),  viol (l’héroïne connaît bien),  mariage arrangé  et forcé (encore l’héroïne, Saran, la masseuse aussi),  violence conjugale (l’héroïne connaît, Diouma, la fille de Saran aussi),  stigmatisation pour avoir commis l’abominable crime d‘être fille naturelle et orpheline (encore l’héroïne)…

Avouez que pour concentrer autant de thèmes graves dans un tout petit livre, il fallait être poète, c’est-à-dire maître dans l’art de dire sans dire, par respect à l’intelligence du lecteur, co-créateur.

Pape Samba Kane, je vais te faire un aveu : tu es de ceux que j’épie, et que je pille copieusement à l’occasion. Et un mardi matin je t’ai entendu dire (je copie) : « Un poème n’est jamais long. » (je colle). Justement, ce roman ne pouvait pas être long, parce qu’il prend souvent des allures de poème.

Premier café avec vous, page 13. Dégustons…

Mais avertissement avant la dégustation : je sais que quand je parle de poésie dans ce roman, nombre de ceux qui l’ont lu m’attendent au Jardin des plantes où la narratrice, immigrée, confie ses secrets à des arbres eux aussi immigrés, comme le Cèdre et l’Erable. Mais je n‘ai pas envie d’aller au Jardin des plantes ce soir. Je veux rester planté dans la salle… d’embarquement : « La salle d’embarquement. Tour de Babel bruissant de mille langues. Allées et venues. Enchevêtrement d’hommes et de bagages. Atmosphère fleurie des effluves échappés des boutiques de luxe (…) Toujours cette nausée atroce qui ne la quitte plus. »

Ah ! « Cette nausée atroce », le groupe nominal qui justifie le choix d’un style atypique : rien que des phrases sans verbe, et tout en parataxe, c’est-à-dire en vrac, sans aucun mot de liaison, pour traduire le désordre intérieur qui habite l’héroïne.

Autre procédé, très poétique, permettant de prendre des raccourcis : la synecdoque doublée parfois de l’hypallage. Page 14 : « Elle vacille (…) Un bras charitable s’offre à elle. » Complètement perturbée, la fillette ne voit qu’un bras.

Et dans l’un comme dans l’autre cas, en peu de mots, l’essentiel est dit. Tout le reste ne serait que littérature !

J’ai aimé ce roman pour sa concision, car j’ai toujours préféré une topette d’élixir de parfum à mille pintes d’eau de senteur.

Aucune prétention, non plus, du point de vue de la structure du roman. Le livre prend souvent des allures de nouvelle, parfois réaliste (pensez à la rencontre avec Simon et la famille de Grand Yoff), parfois fantastique (pensez aux rencontres nocturnes entre la fillette de 45 ans et sa défunte mère, rencontres qui peuvent se lire comme des contes ; il suffirait de rendre anonymes les lieux et les personnages, le merveilleux y étant déjà roi).

Comme dans le conte et la nouvelle, genres littéraires considérés à tort comme mineurs et sans grande prétention, le traitement du temps dans Des cris sous la peau semble linéaire, si l’on se fie aux titres de chapitres : « Cap sur Dakar » ; « Dakar, enfin… » ; « Première nuit » ; « Le premier jour. » ;  « Dernier jour à Dakar »…

Mais si Des cris sous la peau apparait comme une succession chronologique de tranches de vie, on se rend vite compte que chaque tranche est grosse d’autres tranches de vie antérieure, et jamais l’analepse, ennemie de la monotonie, n’a été traitée de manière aussi originale que dans ce roman.

Page 14 : la fillette de 45 ans est dans l’avion. Autre café avec vous : « L’accélération brutale de l’avion la transporte dans une pièce sans lumière où elle se tient debout, nue. Fillette immobile, muette de terreur. Elle cache de ses petits bras, son innocente intimité (…) Peut-être ne viendra-t-il pas ce soir ? Peine perdue. (…) Panique. Et ces grosses mains dures(…) sur sa bouche (…) Et ce corps qui l’écrase de tout son poids.»

Autre tranche de vie antérieure : Page 48-49, ce massage physico-mystique, « ce corps à corps » qui est plus un « soul to soul » au cours duquel la vielle Saran et la fillette vibrent ensemble et vivent chacune dans sa trance, des tranches de vie passée de l’autre.  Encore un café avec vous : « Elle mit un soin particulier à traiter chaque parcelle et le corps de la fille semblait se repulper sous les doigts de la magicienne. Son esprit chevaucha des nuages blancs et se trouva bientôt au-dessus d’une savane (…) où elle put voir une femme lourdement enceinte (…) Le décor lui est inconnu, mais la jeune femme en travail ressemblait étrangement à Saran (…) Oui, c’était bien Saran, avec un bon demi-siècle en moins.»

La fillette n’a que 45 ans, mais la voilà qui vit et nous fait vivre une scène qui se passa 5 ans avant qu’elle ne vit le jour elle-même.

Résultat de ce corps à corps ?  Un café court, page 53 : « Elles sont épuisées toutes les deux par ce corps  à corps hors du commun, mais elles sont traversée par une paix profondément salutaire. »

Mais comme dans ce roman, poétique à souhait, la suggestion est reine, je lis ce « corps à corps » comme une allégorie d’un autre corps à corps (entre l’auteure et la feuille blanche) et d’un autre « soul to soul » (entre l’auteure et nous, lecteurs).

Et je crois savoir pourquoi Fatimata s’est livrée à ce douloureux « corps à corps ».  La réponse coule de la bouche de la fillette de 45 ans subitement faite femme pour avoir recouvré son passé, après 3 ou 4 nuits passées avec sa mère qui perdit la vie en la lui donnant.

Page 117, café serré : « J’avais l’impérieux besoin de parler, de bavarder, de disserter, de porter ma voix et  pourquoi pas celle des autres…»

C’est donc clair, Fatimata n’écrit pas ; elle s’écrie. J’ai bien écrit « s’écrie » avec E et non avec T. Pour dire que ces cris ne sont pas les siens. Ce visage qui s’affiche à la quatrième de couverture ne crie ni ne rit. Il sourit. Il sourit comme sourit ce soleil en première de couverture.

Mais Fatimata, pour pasticher la fable, si ce cri n’est pas tien, c’est donc celui de ta sœur. Car, vous, nos mères, nos épouses, nos sœurs et nos filles, ce monde ne vous épargne guère. Encore une fois, le livre est sérieux. J’ai failli dire : l’œuvre est grave. Et tu me répondras certainement : parce que l’heure est grave.

Quant à vous, Mesdames et Messieurs, je vous avais promis 2 ou 3 cafés, je vous en ai servi 5, finalement. Le reste est dans la cafetière. Bonne dégustation.

                                 Amadou Bamba Thiobane, professeur de Lettres

L’ADRESSE DE L’AUTEURE FATIMATA DIALLO BA

Des Cris sous la Peau : une vision métaphorique de l’Afrique ?

Tout d’abord, pourquoi avoir osé soumettre mes écrits à l’appréciation des lecteurs, moi qui ai toujours redouté l’exposition aux feux des regards ? Il me semble que ce n’est que justice, lorsqu’on a l’aplomb de lire les autres avec exigence, d’être soi-même capable de s’offrir à la lumière des mêmes, si on décide de prendre le risque d’écrire. La genèse de ce roman est donc venue  de la lecture, de la gourmandise de lire, pour ne pas dire la boulimie. Un premier roman à mon âge est forcément suspect. Pourquoi avoir tant attendu ?

Il m’a fallu le temps de la digestion de mes lectures pour ne pas être tentée par l’imitation pure et simple des auteurs que j’admirais. Ensuite, mes premières expériences d’écriture furent de formidables exercices de liberté, celle de me projeter à la seconde dans mes univers rêvés, celle de vivre mille vies, celle d’oser enfin assumer un moi qui ne serait plus « haïssable », pour pasticher Pascal, mais aimable. Enfin, la volonté d’écrire ce livre est née d’un sentiment de reconnaissance envers mes aînés qui ont tant fait pour que la littérature africaine rayonne.

En 1978, Awa Thiam, Cheffe du Laboratoire d’Anthropologie Culturelle de l’IFAN, au Sénégal, donne pour la première fois La Parole aux Négresses en recueillant, dans un ouvrage devenu une référence, les mots des femmes africaines elles-mêmes sur les souffrances rituelles auxquelles elles étaient soumises, loin des stéréotypes occidentaux sur la réalité de ces tortures traditionnelles. Sans se contenter d’énumérer des généralités sur le sujet, Awa Thiam tranche dans le vif et, sans se soucier des cris d’orfraie d’une société aux abois dès lors qu’on aborde le corps des femmes, passe en revue et dissèque les informations recueillies sur les mutilations pratiquées sur les femmes ainsi que leurs conséquences. Pour la première fois, une Africaine donnait une dimension internationale à ces questions-là avec une rigueur chirurgicale, en informant avec précision et sans complaisance, pour une prise de conscience radicale de la nocivité de ces pratiques, leur éradication et la réappropriation des femmes de leurs propres corps.

En brisant le tabou du silence, hypocritement affublé du nom de « sutura » au Sénégal, Awa Thiam tendait une perche aux femmes africaines pour une émancipation sociale et personnelle et une activation effective de leurs droits.

Un an après, c’est Mariama Ba qui, dans Une si Longue Lettre, saisit magistralement la perche pour décrire et critiquer les ravages de la polygamie, du système des castes ainsi que de la féminité passive. Incapables de se résigner à subir les brimades d’une tradition patriarcale, les héroïnes d’Une si Longue Lettres’acheminent résolument vers une modernité assumée en refusant l’ordre établi. Par son œuvre devenue culte grâce à sa justesse et sa saisissante beauté formelle, Mariama Ba a donné le signal à une forme de singularité dans l’écriture, malgré la brièveté de sa carrière littéraire. Il ne s’agissait pas simplement de dénoncer les travers de la société sénégalaise, mais de donner à la littérature africaine un souffle et une créativité jusqu’alors inédits.

De nombreux autres écrivains et écrivaines s’empareront de l’occasion initiée par les pionnières pour dresser et dénoncer le sombre tableau des violences faites aux femmes en Afrique. Qu’il s’agisse d’Aminata Sow Fall, de Ken Bugul, de Fatou Diome, de la plume bouleversante d’Aminata Sophie Dièye, des auteurs masculins aussi dont la liste serait trop longue à citer, les Lettres sénégalaises peuvent s’enorgueillir de ne jamais avoir trahi la cause des droits femmes.

Dès lors, dans un contexte de banalisation des violences faites aux femmes dont une certaine presse se délecte jusqu’à la nausée, dans un contexte où les bourreaux sont protégés au détriment des victimes stigmatisées avec la complicité passive d’une société incapable de résister à la perversion de ses propres valeurs, pouvais-je rester insensible aux cris silencieux des miens, aux larmes intarissables de celles qui sont offertes à l’abattage par leurs propres familles ?

Alors, j’ai fait le choix d’user à l’envi de la fonction thérapeutique de la fiction narrative et, comme le dit Umberto Eco dans ses Six promenades dans les bois du roman et ailleurs, d’ « offrir la possibilité d’exercer sans limites cette faculté dont nous usons aussi bien pour percevoir le monde que pour reconstruire le passé. » Sans prétention aucune, j’ai choisi de pas être solitaire, de participer au monde et, à l’instar de Camus dans son Discours de Suède, « d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. » Ma parole s’est alors arrachée de son silence afin de saisir la perche tendue par Mariama Ba, Awa Thiam et bien d’autres.

Oser briser le tabou du silence pour avoir une chance d’exister, tel est le défi de mon héroïne Yandé, pour qui j’ai une immense tendresse. Oui, quel courage il faut aux nombreuses Yandés qui peuplent la planète pour résister aux vents contraires qui rivent au sol et empêchent de s’épanouir ?

Il était important pour moi de légitimer une voix féminine de révolte libératrice contre les carcans qui l’emprisonnent. Oui les voix féminines doivent résonner au même titre que leurs homologues masculines, en toute liberté. Oserais-je ajouter, en toute égalité ?

Le premier titre de mon manuscrit était : « Ceci est mon corps ». Titre un tantinet provocateur, je l’admets, mais il ne s’agissait en aucun cas d’une exposition impudique dudit corps. Bien au contraire, ce titre invitait à lire le corps comme un texte destiné à redéfinir le rapport à soi pour avoir une relation au monde différente, plus aboutie, plus adulte. Il s’agit donc pour les femmes d’accéder au statut de sujet parlant et agissant et de refuser la dépréciation du corps féminin. Les trois personnages féminins dont les destins se croisent lors de séances de massages particulièrement loquaces sont au cœur de l’écriture de ce roman. Elles sont pour ainsi dire des écorchées vives dont les voix se perdent dans un monde incapable de les entendre. Il a fallu leur prêter une peau pour crier, écrire, inscrire leurs histoires en attendant que la leur se régénère. Alors, leur corps réapproprié sera l’outil de leur libération et les massages salvateurs pourront les délivrer des maux qui les hantent.

Pour écrire ce livre, il m’a donc fallu tendre les deux oreilles. Celle du cœur à gauche et celle de la pensée à droite pour entendre tonner les écrits éloquents de mes aînés et murmurer les cris silencieux des miens.

Ecouter la voix de mon désir et celle de ma conscience. Désir de partager la fabuleuse expérience de la lecture, le plus largement possible, conscience d’un devoir irrépressible d’expression de soi et des autres en essayant, du mieux que je le pouvais, de ne pas trahir l’art auquel je me livrais.

Offrir un bel écrin aux idées auxquelles je croyais afin de faire lire, faire œuvre utile, tel a été mon défi car je crois profondément à la puissance libératrice, créatrice et transformatrice du langage, capable seul de terroriser la terreur.

Si un jour les paroles incandescentes des innombrables Yandés pouvaient, telles un feu purificateur, consumer les peurs, les violences, et les intolérances, alors on pourra espérer qu’elles grandissent enfin et se réconcilient avec elles-mêmes en toute responsabilité. Et cela commence et finit par le fameux « Connais-toi toi-même » inscrit au fronton du temple de Delphes. Car il me semble impossible de faire l’économie d’une prise de conscience de ses blessures et de ses ressources pour poursuivre son chemin.

Yandé me renvoie avec insistance à notre belle terre d’Afrique. Pardonnez mon audace. Oui, l’Afrique blessée, violée, infantilisée semble avoir perdu sa voix dans le concert du monde. N’est-il pas temps, comme le suggère Felwine Sarr lors des « Ateliers de la pensée », qu’elle joue enfin sa partition, en cautérisant ses blessures et en prenant conscience de ses innombrables potentialités, afin de prétendre à une nouvelle relation au monde, sans complexe et avec assurance ?

Il y a, dans la mythologie grecque, un mythe fascinant, celui de Gaïa, la déesse Terre Mère. Fatiguée de l’étreinte morbide d’Ouranos le Ciel sur elle, l’obligeant à concevoir et à garder en son sein monstres et créatures infernales, Gaïa parvient à trouver, grâce à la ruse et à son fils Chronos, la force de se défaire du poids d’Ouranos en l’envoyant se fixer au loin, libérant par là-même, j’allais dire accouchant toutes les puissances jusque-là prisonnières de son ventre.

Puissent les hommes et les femmes d’Afrique, tels des Gaïas somptueuses et fières, se défaire des étreintes mortifères, afin que l’espoir niché au fond de la boîte de Pandore puisse enfin prendre son envol ! Merci.

Fatimata Diallo Ba

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