Ivre de vie, Pape Samba KANE « à tire d’elles »…


C’est un triathlonien des Belles Lettres (essayiste, romancier, et maintenant poète) qui nous offre son premier recueil de poésie en faisant paraitre « A tire d’elles ». Un recueil rédigé à la lumière brûlante des yeux de la femme aimée et pourtant absente. Elle est, comme qui dirait, partie en lui laissant ses yeux jusqu’à son retour. Et c’est avec la mémoire habitée, le cœur emballé et l’esprit enfiévré que le poète s’envole, « à tire d’elles », fou de la femme aimée, pour composer son recueil.

Chez la femme aimée de Pape Samba Kane, tout est bien de consommation : la bouche-fruit mûr, la bouche qui sapotille la bouche du poète, l’haleine corossol, la poitrine tomate, la peau mandarine, le rire-grenade, la sueur d’ananas… au point que le poète en devient « fruit à lier ». C’est bien pourquoi c’est une femme « irrésistible », « essentielle », « sans pareille ». On a envie d’ajouter comme en une prescription pour arriver à l’indispensable plénitude qui restitue l’homme à lui-même : à consommer sans modération.

C’est dans le poème intitulé « J’aime » que se dégagent le mieux les accents senghoriens qui renvoient au poème « L’Absente » dans le recueil « Ethiopiques ». Mais l’ensemble du recueil « A tire d’Elles » est fortement imprégné de l’importance du corps et des sens qui marque aussi le poème senghorien. Pape Samba Kane ne fait pas autre chose que « chanter le charme de l’Absente », « charmer le charme de l’Absente », « chanter la beauté de l’Absente », pour reprendre les mots de Léopold Sédar Senghor dans « L’Absente ». Il chante « le chant de la sève qui monte » aux gorges des jeunes filles debout. La « rêve-surrection » dont parle Pape Samba Kane, c’est en fait l’aboutissement de « la surrection de la sève jusqu’à la nuque debout qui s’émeut » chez Senghor. Tout y est, jusqu’aux sonorités. De plus, le recours à nombre de procédés rhétoriques rapproche la poésie de Pape Samba Kane de celle de Léopold Sédar Senghor, notamment l’anaphore, le refrain et les homéotéleutes qui par le principe du retentissement apportent beaucoup dans la mélodie des poèmes, comme pour bercer la femme aimée. Et puis, la métaphore, par laquelle la femme aimée voit les différentes parties de son corps apparaître sous différents autres traits.

L’imagination débordante du poète est propre à redessiner, de ses « mains-fouines » tout le corps de la femme, à partir de ses « cheveux de jais » où il voudrait « tresser un nid » pour y pondre « des œufs de cristal ». Rien n’échappe à sa sensibilité : les mains longues et fines, le front si haut, les « genoux, un peu plus bas, un peu plus haut, sur les sables mouvants » du ventre… Au nombre des procédés rhétoriques : aussi, l’apostrophe si fréquente, l’interrogation oratoire comme pour mieux atténuer la solitude face à la souffrance due à l’absence, une profusion de zeugmes. Et tant d’autres figures de style… A terme, une synthèse de l’étude des figures de style sollicitées dans le recueil permettrait d’expliquer ce qu’est la poésie. La poésie : en quelque sorte, un investissement de la langue en termes de sons, mais un investissement sans retour, et donc sans aucune rentabilité à attendre de la langue, me disait un jour un de mes enseignants, dans le prolongement du cours. Et d’ajouter : malgré tout, « il faut la poésie ! ». La poésie, c’est une « contingence, une contingence nécessaire »… Nous pensons que tous les poètes s’accorderaient là-dessus.

L’absence de la femme aimée et qui est « reu-veu-nuuue », « nuuue » dit-il, comme quoi la nudité va déclencher tous les « veu ». Le maître du verbe se prononce en ces termes : Quand nos corps/Hébergés en la demeure sombre d’un poète lumineux/Etaient insensibles aux morsures du froid/Aux tenailles de la faim/ Aux meurtrissures de nos chairs

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C’est comme ça que je nous VEUX/C’est tout ce que je VEUX/Et c’est seul ça que je VEUX

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C’est en poésie que s’affirme le mieux, le plus profondément, l’art de Pape Samba KANE. Et c’est de lui-même et tout à son mérite personnel que l’auteur de « A tire d’elles » a fait ses classes dans l’art d’écrire. A force d’abnégation et de persévérance, il a fait école hors de toute école et maintenant il devra se faire accoucheur de talents, acteur dans la transmission de l’insondable pouvoir d’écrire à des créateurs qui ne demandent qu’à naitre. « Porter cette graine/Ses espoirs de germination/Vers les fertilités qui habitent » de jeunes auteurs. Son talent nous renvoie inévitablement aux ateliers d’écriture des universités américaines… Il faut bien un écrivain pour enseigner l’écriture !

Aux antipodes de la vigie du régime antérieur, complètement métamorphosée et convertie en écrivassiers militants partisans, loin d’une certaine caste de plumitifs et folliculaires, prompte à épouser tout nouveau régime qui arrive aux affaires pour en profiter, Pape Samba Kane s’emploie à la constitution d’une œuvre intellectuelle protéiforme qu’il aurait tort de ne pas poursuivre. La créativité dont le recueil de poésie illustre merveilleusement la fécondité le condamne à s’inscrire résolument dans une trajectoire aussi exaltante. (06 avril 2019)

Abou Bakr MOREAU, Enseignant-chercheur, Etudes américaines, UCAD ; auteur de « Un perpétuel retour en grâce », Editions Lettres de Renaissances, 2018.

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