Chronique de l’improviste /Par Gnada et Amat / LES FANTÔMES DE LA RÉPUBLIQUE/

Chronique de l’improviste /Par Gnada et Amat / LES FANTÔMES DE LA RÉPUBLIQUE/

Par Gnada et Amat (régulièrement… à l’improviste)

Au siècle dernier, Mame Less Dia, journaliste émérite, fondateur et directeur du journal satirique Le Politicien, disait que son journal sortait régulièrement à l’improviste. Ce sera le cas de cette rubrique. PSK, Pape Samba Kane, a eu la gentillesse de demander à des journalistes en retrait de reprendre service et, selon leur rythme et l’état de leurs articulations, d’animer cette chronique appelée Chronique de l’improviste, en hommage justement à Mame Less Dia. Concentrez-vous sur ce qui sera écrit. Oubliez les signatures. Acceptez avec le sourire les lapins que les chroniqueurs vous poseront. Le style, les tournures d’esprit, les clins d’œil vous rappelleront certainement, de temps à autre, quelqu’un, quelque chose pas toujours agréable, une époque, une ambiance, le charme désuet du Sénégal post indépendance où les petits plaisirs de la vie n’étaient pas un visa pour l’enfer. Ça pourrait être un court moment de plaisir, de franche rigolade sur nos petits travers, d’interrogation aussi sur ce qui rend ce pays si charmant et singulier. C’est tout le bonheur que les auteurs de cette chronique vous souhaitent.

Y a du boulot !

Former un nouveau gouvernement ? Au fond, ce serait trop encombrer Macky Sall. Donnons-lui un bleu de chauffe, une pioche et une pelle. « Pik ak pèle », aurait dit ma défunte grand-mère, facétieuse. Rien de tel, en effet, pour refaire un mur de pisé mal en point après un hivernage pluvieux. Y a tant à faire au Sénégal, comme réorganiser les marchés, désencombrer les rues, faire disparaître les enfants talibés des rues, enlever les ordures, renvoyer les charrettes au village, rendre l’air de Dakar plus respirable, voyager entre la capitale et le reste du pays sans risquer sa vie entre deux ralentisseurs, planter des arbres pour protéger l’environnement…

Y a du boulot, vous dis-je. Ce pays est comme un enfant gâté. Il se rebelle, boude pour rien, en fait le moins possible, en veut plus tout le temps et accuse l’État, sa famille, les autres, tous les autres, de ne pas le comprendre, de ne pas l’aimer, de ne pas l’aider en oubliant évidemment ses devoirs. Il connait pourtant les règles, mais n’en veut guère. Bonnes pour les autres, mais trop, trop contraignantes pour lui !

Y a du boulot, vous dis-je. Le Sénégal a besoin d’un homme en bleu de chauffe avec une armée de techniciens de surface ou d’ouvriers spécialisés. Appelez cela gouvernement, si ça vous chante. Y a à balayer, à récurer, à jeter aux poubelles, à tailler à coups de serpe, à enlever aux uns (trop servis) pour donner aux autres (oubliés), à déplaire aux profiteurs, à bousculer des habitudes, à résister aux pressions. Du sale boulot salutaire que quelqu’un devra faire. Ça fera mal. C’est sûr. Du mal pour le bien de tout le monde. Un bleu de chauffe irait bien à Macky pour les cinq prochaines années.

Les patriotes de la république

L’homme politique qui ne voulait surtout pas être un président par défaut a, récemment, rassemblé, à l’occasion de deux rencontres distinctes, ses ministres et membres de son cabinet pour leur dire merci d’avoir servi la République pendant son premier mandat de sept ans. Un geste normal ? Peut-être. Rappelons-nous, cependant, qu’un ancien ministre socialiste avait, après la perte du pouvoir, en 2000, reproché publiquement au président Abdou Diouf, battu par Me Abdoulaye Wade, d’être parti sans un mot pour ses collaborateurs et sans se retourner.

Où diable Macky a-t-il appris à faire des choses simples, sans frais avec un bénéfique politique et social si immense ? Il est vrai que, comme dit un chroniqueur politique, cet homme de forte corpulence, on ne le sent pas venir. Il ne payerait pas de mine… et tromperait tout son monde.

Travailler dur à la présidence de la République et, souvent, n’avoir aucune occasion de voir le maître des lieux ; envoyer régulièrement des notes à celui-ci, sans retour dans la plupart des cas ; être confiné dans un bureau obscur à l’une des ailes du Palais et continuer malgré tout à faire son travail ; connaitre des secrets de la république et savoir les garder ; arriver tôt au bureau et le quitter tard, très tard, des dossiers en main… C’est là le lot de cette armée de cadres faisant partie de ceux et celles qui font fonctionner la présidence de la République.

La mode sur les plateaux des télés, sur les réseaux sociaux est de considérer – sans égard pour eux et leurs familles – ces serviteurs de l’État comme des incompétents, des corrompus, des sangsues qui sucent le sang de l’État et du peuple. Tout cela est excessif et très souvent totalement faux. Et ils ne peuvent pas toujours, compte tenu de leur statut, apporter la réplique à leurs contempteurs. Ces fonctionnaires et autres politiques de la présidence ne sont pas des êtres exceptionnels. Ils ont le mérite d’avoir mis les mains dans le cambouis. Ils ont fait ce qu’ils ont pu à leurs postes. Ce sont d’ordinaires Sénégalais, des patriotes dont le travail et aussi les vertus ont donné corps et souffle à la république. À défaut de les remercier comme l’a fait leur boss, évitions de les clouer au pilori.

Fantômes et djinns de la république

Ils ont mis l’enveloppe dans l’urne sans que leur main tremble. Puis, le pas et le cœur légers, ils sont repartis sans se retourner. Ils ont attendu ; attendu que le soleil décline et que s’égrènent les résultats du vote sur les ondes des radios. Ils ont fait fi des polémiques, des coups de gueule, des propos sanguins, des prédictions intéressées des faux devins, des murmures et prières de faux dévots, des analyses sans consistance de prétendus experts, de la fureur médiatique… Ils sont sénégalais. Le champion sortant a pris le dessus. Un coup KO imparable aux tenants du second tour inévitable au moment où d’autres l’attendaient.

Les adversaires du vainqueur de l’élection ne l’ont pas félicité. En revanche, ils ont été bien contents d’avoir eu les suffrages de 42 pour cent de leurs compatriotes qui ont voté. Le vainqueur est sommé par les perdants, les politiques, la société civile de prendre en compte le message envoyé par ces 42 % des électeurs. Soit.

Pas un mot pour les autres, la majorité – soit quelque 58 % des votants. Cette majorité, ces électeurs sénégalais partisans ou non sont ignorés, discriminés, considérés, en filigrane, comme du bétail électoral, sommé de garder le profil bas, privé de feux d’artifice… Ce sont des fantômes ; les fantômes de la république. Personne n’a envie, dans ce pays, de dîner avec des fantômes et des djinns. On peut donc comprendre que les perdants ne veuillent pas honorer une invitation et se retrouver à la table du chef de si sinistres personnages. La chaise des perdants restera donc vide. Les absents ont tort, et tout se fera sans eux. Sans eux ?  Ne sommes-nous pas en politique et, surtout, au Sénégal ?

Maîtresse d’un homme marié

Maîtresse d’un homme marié. Je vais vous faire le coup du Sénégalais. Je vais en parler sans avoir regardé cette série qui passe sur une télé. Culotté ? Oui. Et il ne m’arrivera rien. Une femme célibataire qui sort avec un homme marié ! Un train qui arrive à l’heure. Un grand classique de la littérature à l’eau de rose et aussi de notre vie de tous les jours. Que des dévots et censeurs autoproclamés s’en offusquent, ça aussi c’est d’une grande banalité dans ce pays. Que des dévots se proposent de participer à la rédaction des scénarios, ça, c’est assez quasi inédit. Un dévot fera de la censure ; un faux dévot en rajoutera ; un tartuffe sera leur porte-voix intéressé. Les trois réunis écriront, c’est sûr, un scénario d’une série télévisée peignant une société aseptisée.

Laissons les créateurs faire leur job. Aucun dévot n’est plus sénégalais qu’eux. La république a prévu des mécanismes pour encadrer la diffusion des séries télévisées. Le Sénégal n’est pas « une seule tête qu’on ne peut fendre en deux » (sic) ; nous ne sommes pas les meilleurs musulmans au monde ; notre société n’est pas si lisse, si tolérante qu’on le dit ; les familles ne sont pas toujours solidaires… Nous sommes ce que nous sommes ; nous sommes ce que les autres sont : des humains, imparfaites créatures du Bon Dieu. Parler de nos travers, travailler à les corriger devrait nous rapprocher de Dieu. C’est un pari sur l’homme.

Categories: CHRONIQUE
Tags: Amat, ET, Gnada

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