PORTRAIT- Bassirou Faye, destin brisé 4 ans après

PORTRAIT- Bassirou Faye, destin brisé 4 ans après

Bassirou Faye, la vingtaine, est décédé, jeudi 14 août 2014 dans l’après-midi, après avoir reçu une balle à la tête. L’étudiant en 1re année de Maths, Physique et Informatique à la Faculté des Sciences et Techniques, avait le noble dessein d’aider ses parents au niveau de vie plutôt modeste. Le destin en a décidé autrement.

Bassirou Faye n’a rien vu venir. Sette Diagne, son ami de toujours, a tout essayé pour le protéger des balles du «policier». Il n’a pu réussir. La balle transperce la tête de son ami. Bassirou Faye tombe raide. Le sang recouvre son corps. Ses amis, catastrophés, traversent le front pour l’évacuer au centre médical du Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud). Puis à l’hôpital Principal de Dakar. La triste nouvelle tombe dans la soirée : Bassirou Faye est mort. Ses projets d’avenir, ses ambitions, ses rêves d’enfant, son désir de changer le sort peu enviable de sa famille, s’envolent. Lui, l’étudiant en Sciences et Techniques qui visait haut, loin, tombe au Champ d’honneur. Comme Balla Gaye, un matin de 31 janvier 2001, Bassirou a été fauché en plein envol, un après-midi de 14 août 2014. Le grand public sait désormais de lui qu’il habitait le pavillon E, qu’il était fort en Sciences physiques et en Maths. On savait aussi qu’il se battait pour son terroir. Il n’hésitait jamais à «monter au front» pour réclamer sa bourse, à crier à l’injustice. C’est ce particularisme viril et sombre dont il se prévalait dans sa vie, d’autant qu’il jurait, avec sa faconde guerrière, ne jamais se lasser de combattre l’iniquité, de son regard noir et sa bonhomie nerveuse. Aujourd’hui, Bassirou Faye l’a payé de sa vie. Auparavant, il l’avait déjà payé de sa jambe, gâchée par une grenade lacrymogène lors d’une manifestation.

Dans la chambre 51 au pavillon E, mise sens dessus dessous par les forces de l’ordre, la télé est carbonisée, le ventilateur est couché à terre. Sur le lit désormais vide de Bassirou Faye, l’éternel oreiller sur lequel il aimait reposer sa tête, nargue les visiteurs. Sur place, on retrouve son voisin de chambre, atterré, deux costumes accrochés sur le mur sont blottis dans deux toiles poussiéreuses. La chambre est glaçante, comme hantée par le fantôme de Bassirou, dont les moindres objets dégagent son odeur. C’est dans cette atmosphère empreinte de deuil et de tristesse que Mamadou Moustapha Ndiaye, le voisin de Bassirou Faye, évoque son ami avec un haut-le-cœur. Il dit : «Bass était un homme de bien, il partageait tout ce qu’il avait. A chaque fois, durant le mois de Ramadan, il aimait ramener à la chambre beaucoup de pains. Car dans cette chambre, il y avait des non-boursiers, mais il aimait partager ses tickets. Il n’attendait personne pour la préparation du thé et même le café Touba. Il lui arrivait de vendre des fascicules en maths et parfois, il donnait à crédit aux étudiants. Il partageait tout.» Son sens du partage l’avait conduit à s’engager dans beaucoup de mouvements associatifs et religieux. S’il ne fréquentait pas les amphis, «Bass», comme l’appelaient ses amis, aimait se pointer devant le grand baobab en face du Coud pour tailler bavette avec ses copains, des fidèles de Cheikh Ibra Fall, ou taquiner les terrains de basket. Où il faisait office d’arbitre pour certaines rencontres. Ce jeune étudiant qui faisait du système D le moteur de sa vie, réparait des portables. Il était répétiteur en mathématiques et physiques, maçon lors de grandes vacances…n’en jetez plus !

Rien dans les maths n’était un secret pour Bassirou Faye, étudiant en Licence 1 Maths, Physique et Informatique (Mpi), l’équivalent de la 1re année dans le nouveau système Lmd. Il dormait peu, révisait beaucoup, il était incollable en mathématiques. Sa chambre était courue des gens désireux de résoudre certaines équations mathématiques et journalières, d’autres soucieux de se confronter à la réalité de l’application de certains théorèmes. «Il était très fort en maths. Parfois, pour éviter de déranger, il se mettait sous l’arbre jusqu’à des heures tardives et il continuait pour aller à la Fac», témoigne Mamadou Moustapha Ndiaye, son voisin. L’école était un moyen d’ascension sociale pour lui. Un escalier pour gravir les échelons et aider sa famille à sortir de la pauvreté. Lui, l’enfant échappé du quartier Champ des Courses de Diourbel, soucieux de porter sa famille démunie à bout de bras. «Durant les grandes vacances, il se faisait apprenti-maçon, pour venir en aide à ses parents. Il va laisser un grand vide dans le quartier et la maison, parce qu’il était jovial et taquin. Son dernier séjour remonte à la Korité», dit, émue, sa tante, Fatou Diouf. En écho, son oncle, El Hadj Doudou Diouf, meurtri par la douleur et attristé par le drame de son neveu, lâche : «Bassirou avait très tôt pris son destin en mains. Il a été un élève sérieux et travailleur. Son cursus a été limpide. Il a obtenu son Baccalauréat à 20 ans. Très tôt, il s’est assigné des objectifs clairs, qui étaient de réussir et d’aider ses parents. Hélas, tous nos espoirs ont fondu avec l’annonce de sa mort.»

Bassirou Faye est un garçon au regard franc, sur un visage poupin noir qui respire l’innocence, des oreilles larges et une bouche de jeune premier. Dans sa tête, les idées bouillonnent. Il bouge tout le temps, s’enflamme et s’emballe. Très logiquement, dans sa vie, tout s’emballe très vite. Mais tout s’arrête trop vite. Mamadou Faye, le père, pleure son fils, sa mère, Astou Faye itou. Des parents attristés qui n’ont rien vu venir. Aujourd’hui, ils se contentent de parler, en toute dignité, au président de la République, Macky Sall et au Premier ministre, Mahammad Dionne, maigre consolation pour un immense drame. L’essentiel est ailleurs, même si ça ne nuit en rien au geste «normal et affectif» des hautes autorités. Cela ne gâte pas non plus l’affaire, déjà carabinée. Le mal est fait. Aujourd’hui, le drame n’étreint pas seulement ses parents biologiques. Dans les chaumières, tout le Sénégal pleure Bassirou. Lui qui aimait regarder le Journal télévisé (Jt) de 20 heures sur la lucarne de la Rts, devra se retourner dans son cercueil, quand il verra le Jt ouvrir sur lui. Mais le bonhomme, taquin qu’il était, pourra se réjouir d’avoir ouvert les yeux aux autorités. Et de ses ravissements d’Outre-tombe, il se contentera de savoir que ses potes qui trimaient, se battaient à cor, à cri et à coups de grenades lacrymogènes, qui suffoquaient au front pour percevoir leurs bourses, vont avoir enfin quelque chose à se mettre dans les poches. Mais, ce sont ses amis du basket qui seront seuls désormais, une solitude de désœuvrés, parce que Bass, qui était un arbitre de basket irréprochable, récitait le règlement à la lettre. Quid des équipes du Dakar Université Club (Duc), pour lesquelles il aimait s’époumoner dans les gradins de Marius Ndiaye, les supportant ? «Il était un amoureux du basket, il enfilait sa tenue d’arbitre parfois et ne ratait aucune rencontre du Duc. Parfois, il aimait revenir avec des tee-shirts et nous les redistribuait», confie son voisin de chambre, Moustapha Ndiaye.

Bassirou Faye n’aimait pas l’injustice, il abhorrait la musique, on ne lui connaissait pas de petite amie. Il détestait les futilités et l’hypocrisie. Quand de jeunes gens se tuaient pour s’acheter, à partir de leurs maigres pécules, des maillots des équipes européennes pour faire genre, lui se contentait de son Café-Touba, enfilant sur le chef un bonnet typique des Baye Fall. Jeudi dernier, c’est son ami de toujours, témoin oculaire des faits, Sette Diagne, qui gardait jalousement ses dernières affaires (carte d’étudiant et sous-vêtement tacheté de sang) qui dit avoir reconnu formellement le «policier» tireur, qu’il rabâche sans discontinuer : «Le policier est élancé et de teint clair, si l’on regroupait tous les Gmi, je l’aurais reconnu.» On ne semble l’écouter que d’une seule oreille, celle des policiers de la Division des investigations criminelles (Dic)… Pendant ce temps-là, l’autopsie sur la mort évoque une mort par balle reçue dans le crâne. Toutes choses qui font que la famille récuse que la police mène l’enquête. Mais quand toute cette clameur se sera tue, la famille de Bass pourra faire tranquillement son deuil. Comme Balla Gaye à l’entrée du campus universitaire, Bassirou Faye aura une stèle à son nom sous le bâtiment du pavillon D, pour avoir laissé sa vie dans la défense des intérêts des étudiants. Et cela, pour l’éternité, personne ne le lui ôtera…

MOR TALLA GAYE

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