Menaces, sanctions, attaques… contre le médiateur de la République: ABC, la patate chaude

Menaces, sanctions, attaques… contre le médiateur de la République: ABC, la patate chaude
Au mois de mai dernier, l’Alliance pour la République (Apr) avait sommé Alioune Badara Cissé (ABC) de se taire ou de partir. Cette position affichée de l’Apr faisait suite aux nombreuses sorties au vitriol du médiateur de la République contre le pouvoir en place. Ses différents déplacements à l’intérieur du pays ravirent encore les critiques de ses camarades de parti (voir par ailleurs). Seulement, ABC est inamovible et intouchable. Un baobab difficile à déraciner. Aussi bien dans l’État que dans le parti. Et en tant que militant de première heure de l’Apr, son départ du parti présidentiel serait malvenu. Gravement.
L’homme a une liberté de ton. Il dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Alioune Badara Cissé (ABC) crache en tout temps et à tout moment, du feu sur le régime apériste. Sans état d’âme. Lui, le médiateur de la République met le doigt dans la plaie et ne rate aucune occasion pour asséner ses vérités crues. Il n’est pas du même bois que ceux qui défendent urbi et orbi le bilan du pouvoir. Dans sa ligne de mire, les mille et un manquements ds dernières Législatives, l’impunité au plus haut sommet de l’État, les interdictions de manifestations à la pelle, ABC n’esquive aucun sujet. L’apériste contredit, dénonce et attaque sans pitié le gouvernement. Cette liberté de ton indispose son parti. D’ailleurs, le Secrétariat national exécutif (Sen) de l’Apr a, via un communiqué, sommé ABC de se taire ou de partir. Ni plus ni moins. Une façon de l’appeler à voir dans la même direction que le chef de file. Ou de dégager. Pis, les apéristes, en ordre de bataille, invitent le Président Sall à faire arrêter les dérapages de Alioune Badara Cissé. En le poussant à la sortie ou en le démettant de ses fonctions. Seulement, cette position radicale de l’Apr est un couteau à double tranchant. Surtout que le concerné n’est ni un arriviste ni un enfant de chœur et sait poser sa… voix là où cela fait mal. Ses sorties ayant toujours l’effet d’un baril d’huile lâché sur le brasier.
 
«En le nommant médiateur, Macky Sall a voulu enfermer politiquement ABC dans un couvent…»
Porté par le destin, ABC, intellectuel aguerri, brillant avocat et membre fondateur de l’Alliance pour la République (il fut coordonnateur national, numéro 2 de l’Apr), est un tribun talentueux, qui a mené, à côté du Président Macky Sall, tous les combats du parti. De la période des vaches maigres, où les militants se comptaient par goutte, à aujourd’hui marqué par la venue des arrivistes et transhumants, l’homme a été un soldat infatigable du Macky. Toujours prêt à aller au front. Pour défendre l’Apr et ses idéaux. Avec l’accession de son mentor à la Magistrature suprême en mars 2012, il est bombardé ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur, jusqu’en octobre 2012, avant d’être remplacé par Mankeur Ndiaye. Un limogeage qui pue la sanction, selon ses proches. Loin s’en faut. Après son départ de la tête de la chancellerie sénégalaise, ABC a presque perdu sa voix de stentor. Un supposé différend avec le Président Sall l’aurait éloigné du landerneau politique, et non de sa base affective. Un fait: l’homme va longtemps rester en hibernation. Complètement aphone, loin de la sphère politique sénégalaise, ponctuée par des guéguerres de positionnement et de sorties médiatiques de politiciens en quête de prébendes et de privilèges. Trois années plus tard, le 05 mai 2015, ABC est «élu» médiateur de la République. Une manière pour le Président Sall de le mettre au frigo. Mais, lui n’est pas de la race des hommes qu’on isole. Politiquement.
Yoro Dia politologue: «Alioune Badara Cissé est membre fondateur de l’Apr. A la limite, il se considère comme actionnaire du parti. Lui et Macky Sall étaient les principaux leaders de l’Apr. C’est un jeu d’échec entre lui et Macky Sall. Qui a cru emporter la première manche, en le nommant médiateur de la République, traditionnellement tenu par l’obligation de réserve. Et en le nommant médiateur, Macky Sall a voulu l’enfermer politiquement dans un couvent. ABC est en train de dire à Macky Sall que ce n’est pas parce qu’il est enfermé dans un couvent, qu’il va se taire. Car, il ne s’est pas engagé en politique pour finir médiateur. Il a des ambitions beaucoup plus grandes que la fonction de médiateur. A des encablures des élections, il dit à Macky Sall qu’il n’accepte pas d’être enfermé dans un couvent. Il veut exister politiquement et médiatiquement. C’est ce qui explique toutes ses sorties médiatiques et politiques. Ses interventions sont très délicates et très subtiles. Il évite toujours de franchir la ligne rouge, qui est d’être partisan. En suivant son parcours, l’on se rend compte que son ambition n’est pas de finir médiateur. Il est le médiateur le plus politique qu’a connu le Sénégal. Seydou Guèye l’a très bien compris, en disant qu’ABC est dans un positionnement politique. C’est exactement cela.»
 
«Exclure ABC, c’est exposer l’Apr à des rebellions internes et départs»
C’est d’ailleurs pour ses soi-disant ambitions «inavouées» que ses camarades de parti réclament sa tête. Une décision qui peut être lourde de conséquences. En tout cas, l’exclusion de ABC de l’Apr peut faire mal. Surtout que le contexte n’y sied pas, à quelques mois de la Présidentielle de 2019. «Si l’Apr l’exclut, le parti tombe dans son piège. Cela ne va pas l’empêcher de dire ce qu’il pense de la bonne marche du pays et d’exister en tant que médiateur et homme politique. La meilleure façon de l’aider, de le propulser, c’est de l’exclure. Donc, l’exclure de l’Apr serait contre-productif», a averti Yoro Dia. Son collègue Serigne Saliou Samb d’ajouter: «Le communiqué de l’Apr, à ce moment, était une sorte de rappel à l’ordre, de remontrances ou de menaces à l’endroit de ABC. Pour l’amener à la raison ou le forcer à rentrer dans les rangs. Ce serait une erreur fatale, si l’Apr prend la décision de l’exclure.» Le Docteur en Sciences politiques d’expliquer: «Premièrement, cela traduira un manque de démocratie interne du parti. Cela veut dire qu’il y a des faucons au sein de l’Apr qui n’acceptent pas les sons de cloche différents. Et qui prônent le sabre contre tous les segments contradictoires de la dimension de ABC. Si jamais on exclut un responsable de sa dimension, parce qu’il donne son opinion, cela signifie qu’on n’accepte pas la critique, la contradiction à l’Apr. Donc la faveur est faite aux laudateurs qui sont dans le même ordre de pensée que le Président Macky Sall. C’est inquiétant. Or, au 21e siècle, quelle que soit la dimension du parti, il doit, non pas accepter des courants, mais des sons de cloche différents. Parce que c’est la contradiction qui engendre le progrès. Deuxièmement, si jamais le parti arrive à l’exclure, ce serait fatal, une erreur monumentale pour l’Apr. Parce qu’ABC n’est pas n’importe qui. C’est un cadre de haut rang, un membre fondateur de l’Apr, un homme posé. L’exclure, c’est exposer le parti à d’autres rebellions internes et des départs, qui risquent de l’affaiblir. Cela ne peu en aucun être utile à l’Apr. Alors qu’on est dans un contexte où il doit privilégier l’addition et la multiplication, en lieu et place de la soustraction et de la division. Il dit tout haut ce que beaucoup de membres de l’Apr disent tout bas.»
 
«S’il est exclu, les gens en feront un martyr»
L’exclusion de ABC serait donc une grosse faute lourde de conséquences pour le parti présidentiel. Et va certainement augmenter son aura auprès des Sénégalais. Souvent supporteurs des victimes du régime. Les cas Idrissa Seck, Macky Sall et Ousmane Sonko sont évocateurs. Serigne Saliou Samb: «Si Apr commet l’erreur de l’exclure, les gens en feront un martyr. Les Sénégalais vont le soutenir. Le poste de médiateur de la République ne lui convient pas. En réalité, c’est comme si le président de la République voulait le mettre au frigo. D’ailleurs, certains disent que le poste de médiateur de la République était un poste de promotion-sanction. Parce qu’un médiateur doit observer une obligation de réserve. C’est pourquoi le Président Macky Sall a tenu à le mettre là-bas, pour le faire taire et le tenir éloigné un peu des affaires publiques; mais c’était méconnaître l’homme. Qui a la contestation dans le sang, une liberté de ton qui le caractérise. Et quelle que soit la posture ou la station qu’on lui aurait donnée, ABC va continuer à s’exprimer. Il s’est rendu compte qu’avec son poste de médiateur, il est à l’étroit et si jamais, il ne se prononce pas sur les grandes questions de l’heure, ce sera trop tard et il risque de ne pas avoir le gros soutien du peuple. C’est pourquoi il prend le risque, quoiqu’il lui advienne. Il dit librement ce qu’il pense, en dépit de ce poste sensible, où l’on doit observer une obligation de réserve.»
Gawlo.net (L’Obs)
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