Onde de choc : Renouer le fil du dialogue

Onde de choc : Renouer le fil du dialogue

 

Depuis la France où il était en voyage privé, le chef de l’État a lancé un appel au dialogue en direction de l’opposition sénégalaise. Cela intervient 24 h après le vote de la loi sur le parrainage. Cela peut paraître une provocation pour l’opposition qui considère que le Président a fait un forcing pour faire passer sa loi sur le parrainage en faisant abstraction des requêtes de l’opposition. Si du côté de la société civile, certains se félicitent d’une telle initiative qui va dans le sens d’apaiser le climat politique tendu, d’autres reprochent au Président sa méthode cavalière pour appeler au dialogue. Pour ces derniers, un dialogue franc et sincère ne se décrète pas à travers les médias mais il se joue à travers des canaux diplomatiques.

Dans les années 80, chaque fois que le climat politique s’exacerbait, le Président Abdou Diouf appelait au dialogue son principal challenger Abdoulaye Wade par le biais diplomatique même si l’annonce est faite à travers les médias. C’est ainsi qu’au lendemain des élections générales de 1988 émaillées d’une forte orgie de violence urbaine, le leader du Sopi Abdoulaye Wade et certains de ses lieutenants furent arrêtés et embastillés le 29 février de la même année. Relaxé le 11 mai, il répond favorablement à l’appel d’Abdou Diouf du 17 mai qui déclarait sans circonlocution : « Le chef de l’opposition parlementaire a son mot à dire sur les problèmes économiques, ainsi que sur la consolidation démocratique. J’aime le Sénégal, Wade aussi. Aussi, je l’invite personnellement à s ‘asseoir avec moi pour discuter des moyens d’aider notre pays ». Et c’est ainsi que la fameuse Table ronde débuta le 4 juillet 1988. Cela avait permis de contenir la contestation populaire et d’apaiser le climat socio-politique exacerbé par la violence urbaine. L’opposition exigeait une réforme du code électoral et un meilleur accès aux médias d’État mais le parti au pouvoir multipliait les tentatives de blocage. Et le 19 juillet, les partis de l’opposition (Pds, Pit, Ld/Mpt et l’Uds/R quittaient la Table ronde. Et deux ans plus tard, le président Abdou Diouf formait un gouvernement de majorité présidentielle élargie (GMPE) dans lequel se retrouvaient des éléments du Pds d’Abdoulaye Wade et du Pit d’Amath Dansokho. Et ce climat apaisé avait permis l’adoption d’un code électoral consensuel en 1992. Le GMPE de 1996 intervint pour calmer les troubles subséquents à l’assassinat du juge constitutionnel Babacar Sèye le 13 mai 2013. Abdoulaye Wade fera moins que le Président Abdou Diouf dans le domaine du dialogue politique entre pouvoir et opposition. Presque durant tout son magistère, les digues du dialogue étaient rompues. Et c’est l’absence de dialogue sur les questions électorales qui sera à la base du boycott des législatives par l’opposition. Et pour pallier le déficit d’échanges entre les deux parties antagonistes, l’opposition avait lancé les Assises nationales qui brassaient les leaders politiques, les membres de la société civile et même certaines organisations syndicales ou patronales. Ces assises, véritable tribune populaire bigarrée, étaient une sorte de réponse au Président qui n’a jamais amorcé un dialogue sincère avec son opposition. Ce cadre de concertation et d’échange a servi de tremplin à l’opposition pour engager la bataille électorale victorieuse de 2012.

 

Sous le magistère du Président Macky Sall, ses opposants lui reprochent à tort ou à raison de n’avoir pas privilégié le dialogue inclusif sur les questions électorales ou sociales comme l’Acte III de la Décentralisation. Après de brillantes victoires obtenues aux élections présidentielle et législatives de 2012, aux locales de 2014 et au référendum de 2016, le Président Sall dispose légitimement de tous les leviers démocratiques pour diriger sans pression le Sénégal. Mais cela ne l’a pas empêché d’appeler à un dialogue national inclusif qui a transcendé toutes les contingences politico-partisanes et embrassé d’autres entités nationales.

Et en appelant à ce forum national, le président Sall a voulu rabibocher la profonde déchirure sociale née après le référendum. Ses opposants lui ont reproché, lors de cette consultation populaire, d’avoir semé des germes scissipares au sein du peuple sur des questions d’intérêt national qui requerrait l’assentiment de la majorité des Sénégalais. Aussi, un tel rassemblement populaire avait fait oublier le déficit de dialogue constaté lors du référendum et baissé la tension sociale.

Aujourd’hui, après le boycott du Cadre de concertation sur le processus électoral par l’opposition pour des raisons plus ou moins politico-subjectives, l’ouverture au dialogue dont le président de la République a fait montre lors de son récent voyage en France doit être pour lui un moment fort pour rassurer ses opposants lesquels continuent de contester vigoureusement la loi sur le parrainage. Certes ces derniers ont fermé toutes les portes du dialogue en décidant de porter plainte contre l’État du Sénégal au niveau de la CEDEAO et de certaines instances internationales, mais cela ne devait pas faire fléchir le Président de tous les Sénégalais dans sa volonté de les associer aux modalités d’application du parrainage. Nonobstant tout ce climat délétère, les Sénégalais ne désespèrent pas de voir opposition et pouvoir de renouer le fil du dialogue et de s’entendre sur l’essentiel.

Rappelons qu’en démocratie, le dialogue politique permanent sur tous les sujets qui touchent la nation est assurée par des institutions (législatives) qui sont l’émanation directe de la volonté populaire. Cela n’empêche pas que le chef de l’État, sur des questions ponctuelles d’intérêt national, peut et doit consulter et requérir les positions ou propositions d’autres forces vives de la nation. Un dialogue politique met en présence des groupes d’intérêt différents qui s’engagent à se pencher sur des  questions cruciales dont les enjeux sont opportuns, mais pas nécessairement communs. Il suppose que des personnes de coteries politiques différentes ont des points de vue divergents sur les mêmes problématiques qui doivent déboucher sur des solutions convergentes ou consensuelles. Ce grand moment d’échanges et de concertations doit également mettre l’accent sur un nombre restreint de questions qui peuvent être abordées de façon réaliste. Par conséquent, un dialogue politique efficace débouchera sur un chapelet d’engagements que toutes les parties prenantes tiendront à ratifier littéralement. C’est sur ces plages de convergences-divergences que les Sénégalais attendent encore pouvoir et opposition dont les relations ces dernières années ne cessent de se dégrader progressivement.

 

Mark Senghor

 

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