DE L’URGENCE ET DE LA NÉCESSITÉ DE CHANGER D’HYMNE NATIONAL

DE L’URGENCE ET DE LA NÉCESSITÉ DE CHANGER D’HYMNE NATIONAL

 

Une nation n’est pas figée, elle se forge dans la durée : c’est par conséquent manquer de vision que de forger l’hymne d’une nation dans une langue étrangère. Une nation est l’expression de représentations, de valeurs, de symboles et de croyances par lesquels un peuple s’identifie et qui, en même temps, lui servent de boussole et de ciment. Une nation est dynamique, ouverte sur l’avenir, elle ne peut pas se laisser circonscrire par et dans un passé subi. Une nation se bâtit en incorporant son passé dans ses ambitions pour l’avenir. Une nation, c’est à la fois ce qu’a été un peuple, ce qu’il est aujourd’hui et ce qu’il aspire à devenir. Il faut certes assumer son passé, mais il faut le transcender pour être maître de son destin. Il ne s’agit pas de renier son passé de colonisé, il s’agit simplement de jeter les bases d’une rédemption en refusant de se laisser déterminer par son passé. Chez un peuple, le passé et l’avenir sont condensés dans un présent fait de conscience historique et de projection lucide dans un avenir fait d’espérances utopistes.

Le destin d’une nation solide c’est de transcender son passé et ses difficultés actuelles pour en pétrir un avenir maîtrisé. La force de la Russie actuelle, c’est d’avoir eu l’intelligence de sublimer son passé tsariste, et celui soviétique dans son ambition de rester une puissance mondiale. Les Chinois ont agit de la même façon en sublimant leur difficulté démographique en atout géostratégique et économique. Les Sud Africains aussi ont transfiguré l’Apartheid en une nation arc-en-ciel. Nous aussi devons et pouvons faire la diversité ethnique et linguistique un héritage fécond et non un handicap pour constituer une nation soudée et solide. Un hymne ne peut être qualifié de national s’il ne reflète pas l’âme d’un peuple, d’une nation.

Notre hymne doit chanter notre être, notre unité dans la diversité, notre commune volonté de faire de cette diversité notre véritable identité. Trop lyrique et peu épique, notre hymne national ne fait pas vibrer nos cœurs, il ne nous fait pas sentir un frisson parcourir tout notre corps, il ne nous galvanise pas. Et ce défaut, c’est aussi bien dans la forme que dans le contenu : nous ne comprenons pas assez le sens des messages et ceux-ci ne sont pas suffisamment enthousiasmants. Un hymne national entièrement pétri en Wolof avec ou sans des refrains dans d’autres langues est non seulement possible, mais très beau ! La créativité dépasse toujours les bornes trop étroites de ce que nous appelons vulgairement réalité. L’essentiel ici c’est d’avoir de la vision, le reste relève du génie des artistes.

Un hymne qui n’est pas chanté dans les langues du pays n’est pas national. On me rétorquera que la diversité des langues dans notre pays fait d’office du français un ciment national. Il n’y a rien de plus inexact et de plus absurde. L’exemple de la Suisse et des États-Unis infirme un tel argument. Comment un sérère ou un diola qui parle allègrement le Wolof dans les échanges, dans les lieux de travail, dans les moquées et dans les cérémonies religieuses, peut-il logiquement trouver quelque chose à dire du fait que le wolof soit la langue dans laquelle serait chanté l’hymne national ? Comment peut-on se réjouir de parler la langue française et souffrir de parler une langue que l’écrasante majorité de ses concitoyens parlent tous les jours ? Il ne s’agit pas de remplacer l’hégémonie de la langue française par celle du wolof ou d’une autre langue : il s’agit plutôt de partir des faits. Ernest Renan a justement dit à ce propos que « La langue invite à se réunir; elle n’y force pas ». Le métissage très poussé de nos langues montre clairement que la diversité n’est jamais un problème dans la constitution d’une nation. Les Sénégalais sont généralement polyglottes : quelle chance et quel génie ! Ce que nous avons en commun nous définit davantage, en tant que peuple, que ce que nous n’avons pas en commun.

Notre mission c’est de faire de cet héritage une mine à exploiter avec délicatesse et intelligence. Le métissage ethnique qu’autorise et encourage notre diversité est plus difficile à réaliser que notre métissage culturel qui est pourtant indéniable. Le philosophe camerounais Marcien Towa a raison de mettre l’accent sur la transcendance de l’homme : aucune race, aucune religion, aucune culture ne nous enferme. Il suffit seulement d’avoir de la volonté pour transcender les langues, les religions et les races. Or une nation c’est avant tout la volonté de bâtir un avenir commun sur la base des joies et des souffrances vécues ensemble dans le passé ou dans le présent. Plus que la race et la géographie, la culture est l’élément fondamental dans la formation d’une nation, car la culture est libre, ouverte : elle relève de la volonté.

C’est incompréhensible qu’après près de soixante ans d’indépendance nous continuons encore à nous complaire dans une francophonie à la fois institutionnelle, intellectuelle et culturelle. Si nos langues et notre culture plurielle ne nous permettent pas de chanter notre peuple, notre histoire et nos espérances dans une ou plusieurs langues, c’est que nous ne sommes pas dignes d’être une nation. Le défaut de civisme, le patriotisme chancelant ou inexistant chez nos compatriotes, la désacralisation des symboles de la nation, etc., ont des causes à la fois objectives et subjectives. Parmi les causes objectives, il y a le fait qu’une barrière se dresse entre les citoyens et leur État, entre la nation et l’État. Nous devons travailler à ce que les Sénégalais sentent davantage leur âme, leurs rêves et leurs ambitions dans les institutions. Parmi les causes subjectives, il y a certes un défaut d’éducation et une indiscipline devenue culturelle, mais rien de tout cela n’est une fatalité. Rousseau prétend que pour fonder un État solide il faut commencer par lui donner un sentiment national. Nous devons lui concéder cela, mais lui montrer que l’inverse aussi est vrai : un État bien organisé, juste dans ses choix, un État qui épanouit ses citoyens et les élève à l’universalité finit par leur inculquer un sentiment national. En revanche des gouvernants sans leadership, un État qui est à lui-même sa propre fin, des institutions qui snobent et écrasent le peuple par la vanité et le luxe ou par la violence, finissent toujours par étouffer et tuer les germes de patriotisme qui sommeillent chez un peuple.

Alassane K. KITANE
Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès
SG du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

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