Offensive diplomatique de la Corée du Nord : le Japon hors jeu ?


Alors que Kim Jong-un a effectué une visite historique en Chine, le Premier ministre du Japon semble être spectateur de ce rapprochement diplomatique.

« Si la Corée du Nord en est venue à souhaiter le dialogue, c’est la conséquence du rôle de meneur joué par le Japon. » Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, l’a affirmé devant les parlementaires, c’est grâce à lui que Kim Jong-un est désormais prêt à discuter avec les grandes puissances. Sauf que les faits montrent au contraire que Tokyo est pour l’heure exclu de la partie qui se joue entre Pyongyang, Séoul, Pékin et Washington. C’est bien pour cela que le gouvernement Abe essaie d’obtenir lui aussi un sommet avec le dirigeant nord-coréen, quitte à se renier, lui qui, jusqu’a récemment, prônait la fermeté et excluait les pourparlers.

« Je n’ai jamais dit que j’étais contre le fait de discuter avec la Corée du Nord », assure aujourd’hui Shinzo Abe. Pourtant, on se souvient entre autres de ses conférences de presse des 25 septembre et 1er novembre derniers, au cours desquelles il assénait : « Il n’y a pas d’autre chemin que celui des pressions maximales sur Pyongyang, par tous les moyens. Le temps des efforts de dialogue est écoulé. » Même s’il ne le reconnaîtra pas publiquement, le Premier ministre japonais a bel et bien été contraint de changer d’avis après avoir regardé (d’un mauvais œil) la poignée de main entre la sœur de Kim Jong-un et le président sud-coréen Moon Jae-in là l’occasion des Jeux olympiques d’hiver à Pyeongchang et après avoir appris, par la voix de la Corée du Sud, que Kim Jong-un proposait une rencontre à Donald Trump. Que ce dernier ait accepté illico sans même en parler à son allié japonais était déjà un camouflet, mais qu’en plus, depuis, tout se discute sans le Japon constitue un choc pour l’archipel survolé plusieurs fois par des missiles nord-coréens l’an passé. La preuve : c’est une fois terminée l’entrevue en début de semaine entre le président chinois Xi Jinping et Kim Jong-un que Tokyo en a eu connaissance. Et un diplomate du ministère japonais des Affaires étrangères a même reconnu auprès du quotidien Asahi Shimbun qu’il n’avait pas imaginé un instant que Kim puisse se rendre à Pékin. « Nous collectons à ce propos les informations et les analysons. Nous souhaitons aussi des explications claires de la part de la Chine », a insisté M. Abe lors d’un débat au Parlement, cachant mal le fait qu’il ignorait tout des tenants et aboutissants de cette visite inattendue.

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Quand la presse titre que Tokyo risque d’être laissé sur le banc de touche, l’essayiste Keiichiro Hirano, qui a maintes fois pesté contre l’obsession de « la pression maximale sur Pyongyang » à laquelle n’a cessé d’appeler M. Abe, rétorque « ce n’est pas un risque, c’est déjà le cas ». Selon lui, cette stratégie ne pouvait conduire qu’à l’isolement, qui sera encore pire si « après la rencontre Kim Jong-un-Xi Jinping a lieu un sommet Corée du Nord-Russie, comme s’en dessine la possibilité », écrivait jeudi le quotidien Nikkei. D’autant que les dirigeants de Corée du Nord et du Sud doivent eux aussi s’entretenir le 27 avril. Bref, de tous les pays concernés au premier chef par la menace que fait planer la Corée du Nord avec ses développements de missiles et bombes nucléaires, seul le Japon n’aurait pas son sommet avec Kim.

Abe en difficulté sur le plan intérieur

Mais si désormais M. Abe veut revenir dans le jeu, c’est essentiellement pour des raisons de politique intérieure. Esseulé et ne prenant pas part directement aux actuelles tractations, le gouvernement japonais craint que le dossier le plus sensible pour la population japonaise, celui des citoyens nippons kidnappés par Pyongyang dans les années 1970-1980, ne fasse pas partie des sujets abordés par les interlocuteurs du dirigeant nord-coréen. Or, M. Abe a bâti son assise politique sur cette affaire et a toujours juré que connaître le sort des concitoyens enlevés était une de ses priorités. Il porte d’ailleurs en permanence sur le revers de son veston l’épinglette bleue qui signale sa solidarité envers les familles de ces kidnappés. Il aimerait donc bien une avancée sur ce point au moment où sa cote de popularité s’est effondrée à cause d’un scandale de documents officiels falsifiés. M. Abe voudrait rejouer le même coup que son prédécesseur Junichiro Koizumi, Premier ministre de 2001 à 2006 et qui, en 2002, s’était rendu à Pyongyang et avait obtenu le retour au pays de cinq kidnappés. Les Nord-Coréens ont alors affirmé que huit autres étaient décédés, sans cependant en fournir les preuves.

En attendant, M. Abe devrait rencontrer Donald Trump le 18 avril et lui demander d’aborder aussi cette question avec Kim, en espérant que le président américain, qui avait été invité à rencontrer les familles des kidnappés lors de sa visite au Japon l’an passé, n’oubliera pas la compassion qu’il avait alors montrée. Reste que, depuis, il n’a guère manifesté son amitié envers « Shinzo ». Preuve en est le fait que le Japon figure parmi les pays visés par la décision américaine d’élever les droits de douane sur l’acier et l’aluminium importés.

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