Aillagon – Faut-il déménager « La Joconde » de son cocon parisien ?

Aillagon – Faut-il déménager « La Joconde » de son cocon parisien ?

Formidable pays que la France ! L’opinion sait s’y emparer de grandes causes culturelles et s’en émouvoir. C’est ainsi que, tout récemment, la campagne La Joconde à Lens a mobilisé les élus et la population de ce chef-lieu d’arrondissement du Pas-de-Calais. Un soir de match, une banderole a même été déployée par des supporteurs sur les gradins du stade Bollaert pour réclamer une visite de Mona Lisa dans cette ville, au Louvre-Lens, naturellement. La ministre de la Culture a fait savoir, avec une bienveillante compréhension, que tout cela appelait, néanmoins, un peu de réflexion. Je la comprends, et cela, d’autant plus que, si cette idée suscite l’enthousiasme de certains, elle réveille également l’hostilité de quelques autres. Des décennies d’études sur l’état de conservation de l’œuvre n’ont-elles pas, en effet, mis en évidence sa toute particulière fragilité et donc la difficulté – si ce n’est le péril – qu’il y aurait à la déplacer.

Doit-on, pour autant, se ranger au parti de ceux qui estiment qu’en aucun cas les œuvres – et surtout les chefs-d’œuvre – des collections nationales ne sauraient quitter leur cocon parisien pour être mises, un temps ou longtemps, à la disposition des institutions en région ? Je ne suis pas de ceux-là. Faut-il rappeler que j’ai voulu le Louvre-Lens, alors que j’étais ministre de la Culture, de la même façon que j’avais engagé la création du Centre Pompidou-Metz alors que j’étais président de l’établissement parisien. J’ai, en effet, toujours eu la conviction que c’était le devoir même des musées nationaux et, de façon plus générale, des institutions culturelles nationales de reconnaître que leurs missions ne s’arrêtaient pas au périphérique et qu’ils avaient l’obligation d’être au service de la nation, tout entière. Cette obligation est au cœur même de leurs missions et, s’agissant des musées, ne peut être considérée comme une manière de déverser sur la province le trop-plein de leur ressource patrimoniale ni, encore moins, leur second choix. C’est bien le meilleur des collections nationales qui doit être présenté à Lens, à Metz ou ailleurs, à chaque fois qu’un musée national se met à la disposition des territoires. Quand j’observe la programmation actuelle du Centre Pompidou-Metz, avec l’exposition « L’aventure de la couleur » et celle, à venir, sur les « Couples modernes », je me dis que le Centre Pompidou, auquel j’ai parfois reproché un peu de tiédeur à l’égard de Metz, a aujourd’hui bien compris les enjeux de sa présence en Lorraine. C’est également ce que je me dis en admirant la qualité des œuvres mobilisées par le Louvre pour la Galerie du temps, à Lens.

À Lens, le Louvre doit être capable de se penser autrement qu’à Paris

Ces considérations faisant, on pourrait en conclure que ce serait une bonne idée de tenter l’excursion de la célèbre Joconde à Lens. Je n’en suis, cependant, pas persuadé, quel que soit le plaisir que j’aurais à être agréable à mes amis lensois. Plus que les raisons techniques, la raison en est qu’à mes yeux l’esprit même qui a présidé à la décentralisation des grands établissements nationaux doit conduire ces institutions non à se dupliquer sur le territoire qui les accueille, mais bien à s’y réinventer. À Lens, le Louvre doit être capable de se penser autrement qu’à Paris, en l’occurrence éviter que l’attention du public ne soit captée de façon quasi exclusive par quelques œuvres fétiches comme la Joconde ou La Victoire de Samothrace, au détriment de l’attention que méritent les autres chefs-d’œuvre. À Paris, on est toujours déconcerté par le contraste entre la densité du public massé devant La Joconde et la faible affluence dans les salles de la peinture française du XVIIe siècle où s’offrent, pourtant, au regard d’admirables Poussin et de bouleversants Le Sueur.

Esquisser une véritable histoire universelle des arts

Se réinventer à Lens ne serait-ce pas, pour le Louvre, savoir, par exemple, sortir de l’enclos chronologique et géoculturel que son histoire lui a fixé ? Cet enclos prestigieux est réservé aux vieilles civilisations méditerranéennes, depuis longtemps agrégées à la culture européenne. Il a pour borne la date de 1848, celle-là même qui marque le début de l’histoire qui s’écrit au musée d’Orsay. Le Louvre ne pourrait-il pas, de ce fait, tenter, à Lens, à la faveur de collaborations avec le musée d’Orsay, le Centre Pompidou et, même, le formidable et trop méconnu musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, une évocation plus large de l’histoire de l’art en conquérant, en aval, un siècle supplémentaire au moins et, en amont, quelques millénaires ? Par ailleurs, ne serait-il pas souhaitable qu’il sache également dilater – comme il le fait, parfois, dans ses expositions temporaires – son désir de décrire la grande aventure artistique de l’humanité en y intégrant des civilisations non européennes absentes du Louvre, sinon, pour certaines d’entre elles, depuis 2000, grâce à Jacques Chirac, dans le pavillon des Sessions, succursale du musée du Quai Branly ? Là aussi, le Louvre pourrait, à la faveur d’une concertation avec le musée Guimet et celui du Quai-Branly, faire ce qui lui est inaccessible à Paris, c’est-à-dire esquisser une véritable histoire universelle des arts et faire en sorte que la Galerie du temps n’exclue pas les quatre cinquièmes de l’humanité, pour reprendre la formule chère à Jacques Kerchache.

Un tel projet me paraîtrait plus exaltant, plus nécessaire, plus excitant même que l’éphémère – même si elle serait spectaculaire – présentation de l’énigmatique Joconde à Lens. En un mot comme en mille, plutôt que de « faire un coup », ne faudrait-il pas oser une petite révolution ?

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