Touba, zone de turbulence du président Macky Sall !

Touba, zone de turbulence du président Macky Sall !

Si la hiérarchie mouride ne semble éprouver une désaffection à l’égard du président Macky Sall, il n’en reste pas moins que ce dernier ne jouit pas d’une bonne cote de popularité auprès de la masse des talibés-électeurs. Comme on a l’habitude de le dire pour Paris, Touba vaut bien une messe avec ses milliers d’électeurs. 2e grenier électoral après Dakar, la capitale du mouridisme est l’objet de toutes les convoitises. Mais entre Macky et les mourides, la mayonnaise n’a jamais pris forme. La ville sainte est tellement wadiste que même, lors du second tour de la présidentielle de 2012, au moment où le candidat de Bennoo laminait celui du Fal 2012 dans les autres localités du Sénégal, elle est restée fidèle au président sortant. Ce désamour abyssal, qui se traduit systématiquement lors des rendez-vous citoyens par des scores électoraux désastreux, s’exacerbe de jour en jour sans qu’un brin de solution ne puisse stopper cette chute vertigineuse de l’électorat de Macky dans la capitale du mouridisme.

Très tôt, soit un an après la présidentielle de 2012, Serigne Moustapha Diouf, déçu par la politique de Macky Sall, a porté sur les fonts baptismaux le mouvement  « Réthiou » («regret») bien implanté dans des viviers associatifs religieux aux fins de rogner le faible électorat du Président Sall à Touba. Ce mouvement qui a pris racine dans la mouridosphère et qui est porté par de jeunes marabouts et de talibés dévoués et nostalgiques des années somptueuses de Wade,  développe un discours qui puise son essence dans les fonds et tréfonds du wado-libéralisme ou des wado-libéralités.

Aujourd’hui, il y a une chaine de causalités qui fait que le mariage entre Macky et Touba demeure encore une utopie. D’abord l’écart langagier de Macky lors de sa campagne de 2012 (les marabouts sont de simples citoyens), ensuite la confiscation humiliante et brutale des passeports diplomatiques et des voitures offertes par Wade aux dignitaires mourides a été perçue comme un casus belli contre les chefs religieux Mbacké-Mbacké et Baye-Fall. Cette situation conflictuelle avait atteint son paroxysme lorsque des gendarmes et des Baye-Fall, en procession avec leurs bols de « Ndogou », ont failli en venir aux mains.

Il s’y ajoute que les mourides ont très mal vécu l’emprisonnement du fils de leur mentor Abdoulaye Wade. Et Macky est resté sourd aux appels du défunt Khalife, Serigne Sidy, qui lui a toujours demandé de faire preuve de mansuétude à l’égard du fils de celui qui lui a mis le pied à l’étrier. Cet entêtement, ajouté aux bévues et gaffes communicationnelles cumulées, renvoie à l’image désastreuse d’un président rétif, sourd et indifférent aux sollicitations suppliantes du guide des mourides.

La consultation référendaire et les législatives ont été le point d’orgue de la cassure profonde et incurable entre Macky et Touba. C’est un fait inédit de l’histoire de Touba et du mouridisme que de voir une si prestigieuse «dahira» comme «Rawdou Rayyahiin», — qui regroupe en son sein toute la crème intellectuelle de Touba, le gratin Mbacké-Mbacké et la ramure des Cheikhs mourides — organiser des rencontres régulières et ambulatoires avec une insistance itérative, pour inviter les mourides à voter «NON». Pour des raisons très objectives, ces intellectuels très chevillés aux valeurs de l’islam et aux fondamentaux du mouridisme ont, au cours de leurs différents rassemblements pré-référendaires, motivé leur refus d’adhérer au projet de réformes initié par le président de la République.

Sur un autre registre, l’argent et les passe-droits distribués prodigieusement par Macky à certains membres de l’entourage des différents khalifes sans travail et réputés pour leurs transhumances conjoncturelles voire opportunistes, heurte ces populations et ce gratin intellectuel de Touba qui se battent pour le respect des valeurs qui fondent le socle du mouridisme. Ces prébendes accordées à une caste de marabouts accroissent la fracture profonde qu’il y a entre les marabouts qui vivent pour la plupart dans une profusion de luxe insolent et la misère dans laquelle végète l’écrasante majorité de la population de Touba.

Lors du dernier Magal de Touba, l’alors bras-droit du défunt Khalife Serigne Sidy Mokhtar, Serigne Mountakha, avait rassuré la délégation gouvernementale en ces termes : « Le khalife général des mourides m’a demandé de te transmettre ses remerciements pour l’ensemble de ton œuvre pour Touba. Sois rassuré et tranquille. Poursuis ton travail. Tout ce que tu fais pour Touba, Serigne Touba te le rendra. Car, il sait payer ses dettes ». Ces propos seront renforcés par ceux de Serigne Bass Abdou Khadre : « Nous savons que vous êtes dévoués à notre cause, toute la famille de Serigne Touba peut en témoigner. Et comme l’avait dit le “Jewriñ“ Serigne Mountakha Bassirou, soyez tranquille. Serigne Sidy Mokhtar vous dit de rester tranquille. Car Serigne Touba paie toujours les gens dévoués à sa cause ».

Si ces propos ont été interprétés et exploités politiquement comme une prédiction à un second mandat pour le Président Macky Sall, jamais un marabout proche du khalife n’aura eu le courage de franchir le rubicond en le commentant comme un « ndigël ». Les populations actuelles de Touba sont connues pour leur rétivité à une quelconque consigne de vote. Donc dire au Président Sall de « dormir tranquille », est-ce un gage de victoire à Touba ? Le chef de l’État peut-il être tranquille quand le 2e grenier électoral du Sénégal continue systématiquement d’accorder massivement ses suffrages au leader du Sopi, Abdoulaye Wade ? Jamais le Président Sall, avec tous les privilèges accordés à la cour califale ou à une oligarchie de  « marabouts », n’a gagné une élection à Touba. Pire, de scrutin en scrutin, il tombe de Charybde en Scylla.

Le programme de modernisation des cités religieuses avec la construction d’infrastructures et l’érection de l’autoroute à péage Ila Touba que le Président met en bandoulière pour courtiser l’électorat mouride exaspèrent les populations locales. Il suffit de s’éloigner un peu de la Grande Mosquée de Touba pour constater le fossé béant qu’il y a entre une certaine classe maraboutique nabab et les talibés miséreux oubliés par les politiques publiques. D’ailleurs, Serigne Modou Lô Ngabou, lors du CDD préparatoire au dernier Magal de Touba, n’a pas manqué de souligner les conditions misérables dans lesquelles vivent les populations locales et qui jurent avec l’aisance dans laquelle baigne la classe maraboutique. «Ce qui me désole dans cette manière de faire, c’est que l’électricité est jusque dans les maisons inhabitées de ces marabouts, alors que le bas peuple continue de croupir dans les ténèbres. Ce n’est pas normal et cela ne recoupe pas d’avec les enseignements et les aspirations de Cheikh Ahmadou Bamba » avait-il fait savoir aux autorités religieuses de Touba.

Pour Macky, la solution pour opérer une Remontada à Touba, c’est d’engager des pourparlers et des consultations inclusives avec tous les courants et sensibilités locaux. Il ne s’agit pas de venir avec des mallettes bourrées de billets comme le supputent certains et d’acheter les consciences. Mais il faut poser le débat avec ces intellectuels mourides qui n’ont pas des préoccupations du tube digestif parce que travaillant à la sueur de leur front. Ceux qui continuent de vivre des prébendes et subsides du président ont montré qu’ils sont impopulaires à Touba et Macky ne doit pas continuer sur la base de leurs mensonges continus à en faire des têtes de pont pour la conquête de l’électorat à Touba. Le problème est un débat sociétal intellectuel et politique et non pécuniaire. Si Macky n’a pas encore pris conscience de cela, il court irrémédiablement vers une autre défaite amère à Touba à l’échéance électorale de 2019.

 

Mark Senghor ( Gawlo.net )

Categories: A LA UNE, ONDE DE CHOC
Tags: Macky, Sall, Touba

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