La résurrection miraculeuse de l’université de Mossoul

La résurrection miraculeuse de l’université de Mossoul

Saccagée par Daech, pilonnée par la coalition, l’université de Mossoul connaît une révolution culturelle sans précédent. Un vent de liberté patronné par la France.

Mossoul a changé. Ses rues pétillent de vie. Et le cœur battant de cette renaissance est son université. Les Mossouliotes y ont organisé leur fête de la victoire, leur nouvel an, des concerts de rock, de rap et de violon, des performances d’artistes, des pièces de théâtre, des expositions photo… Un marché au livre et un café littéraire ont ouvert, les jeunes y flirtent en public, et même quelques rares étudiants chrétiens et yézidis sont revenus !

Emmanuel Macron pourra se targuer d’avoir parié là-dessus. Il l’avait promis lors d’une interview à l’automne, la France financera la reconstruction de ce campus meurtri. Le projet est désormais sur les rails, avant même l’ouverture de la grande conférence sur la reconstruction de l’Irak ce lundi 12 février au Koweït. D’après des sources diplomatiques, trois millions de dollars (2,5 millions d’euros) vont servir à relever la faculté de médecine, totalement détruite. D’autres fonds iront au département de français.

Un campus en ruine

Pour le moment, le campus est un musée à ciel ouvert de la guerre urbaine. Incendie, pillages, mitraillages, pilonnages, minage systématique, bombardements, rien ne lui a été épargné. À l’entrée, la première aile a été comme croquée par les mâchoires d’un monstre géant. « C’est là que siégeait autrefois le président de l’université », explique Ali al Baroodi, 36 ans, ancien étudiant et professeur d’anglais. « C’était un bâtiment tout neuf, inauguré en 2013 ! » Le 19 mars 2016, un B52 américain l’a réduit en bouillie, ainsi que plusieurs autres du campus. Les étudiants l’avaient quasi déserté, mais Mosul Eye, le blogger star de la ville, parle de 49 morts, en partie des djihadistes, en partie des civils du quartier. D’après le Pentagone, cité par des médias américains à l’époque, les cibles de cette méga-frappe étaient une réunion au sommet dans un QG de l’État islamique (Daech en arabe) et des ateliers d’armes chimiques. Ali, sceptique, rit jaune : « Vous croyez que leur réunion occupait sept bâtiments ? »

Ces destructions sont comme des plaies dans le cœur des Mossouliotes, férus de culture. « J’ai étudié au département d’anglais, de 2001 à 2006 », se souvient Ali. « Entrer ici, c’était comme un rêve devenu réalité. Rares sont les Irakiens qui obtiennent l’université de leur choix. » La terreur n’a pas commencé avec l’EI. « J’ai immédiatement été envoyé à un entretien. Je pensais qu’il allait s’agir d’un professeur. En fait, c’était un membre du parti Baas, celui de Sadam Hussein. Il m’a demandé pourquoi je n’étais pas membre du parti. Aucun étudiant ne réussissait sans cela. » Après l’invasion américaine de 2003, la guerre civile décime les rangs des universitaires et des étudiants. Une quarantaine de professeurs sont assassinés. En 2008, le doyen de la faculté de médecine, le professeur Muzahim Alkhyatt, est criblé de balles ! Il survit, contre toute attente, et dirige désormais une annexe du campus.

L’arrivée de Daech a donné le coup de grâce. Les terroristes ont transformé les facs de Mossoul en machine de propagande, en usine d’armement et en base militaire. Pendant l’occupation, Daech a même tenté de forcer les étudiants à suivre un nouveau cursus, refondu à la gloire du califat. Les combats et les incendies allumés par les djihadistes dans leur retraite ont achevé de ravager ce que la frappe de mars 2016 avait épargné. Libérée en janvier 2017, déminée durant trois mois, l’université n’a pas été accessible avant le printemps. Ali s’est alors précipité pour constater le désastre : « La première chose que j’ai faite en revenant en avril 2017, c’est de tout prendre en photo. J’étais très en colère, à cause des destructions. J’ai tout documenté. »

L’exil et du retour

Un an après la libération, la rage d’Ali éclate encore à la vue de la bibliothèque centrale, qui a entièrement brûlé. « J’en ai marre de lire que Daech a brûlé la bibliothèque. C’est faux. Regardez, il y a neuf trous de missiles de haute précision, qui ont percé les plafonds de béton sur plusieurs étages. Ce sont eux qui ont déclenché l’incendie. Si le calife avait été dedans, je dirais : allez-y, brûlez tout ! Mais il n’y avait rien à bombarder ici. Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait ça ! » Malgré l’amertume, avec 50 bénévoles, Ali a travaillé trois mois pour sauver les livres qui avaient échappé au feu. Toute l’année 2017, partout dans le campus, des équipes se sont ainsi relayées pour déblayer, nettoyer, retaper, et même redécorer. Devant la faculté d’éducation, où se trouvent les départements de langue, des étudiants ont ainsi planté des jardinets agrémentés de pneus peints en couleurs vives.

Si l’université est sortie aussi vite de sa tombe, c’est aussi et surtout grâce à ses professeurs et son administration. Le personnel et les étudiants en exil, parqués pour beaucoup dans des camps de déplacés au Kurdistan d’Irak, ont continué coûte que coûte la vie académique. L’administration avait investi un petit hôtel miteux de Duhok, à 60 kilomètres au nord de Mossoul, entassée à dix par chambre – même le président partageait son bureau. « C’était un petit hôtel, mais nous y avons accompli un immense exploit », sourit désormais Asma Khattab, doyenne de la faculté d’éducation, trônant devant un bureau immense, des bibliothèques refaites à neuf derrière elle, des trophées alignés dessus. « Nous avions tout repris à zéro, en dessous de zéro même ! »

Aujourd’hui, l’université accueille dans ses ruines 35 000 étudiants, selon le président de l’université, Obay Dewachi. Elle s’apprête en même temps à devenir un chantier de grande ampleur. « Le Parlement a ouvert 24 projets de reconstruction pour le campus, un par faculté », détaille le professeur Dewachi, « chacun d’un milliard à un milliard et demi de dinars irakiens [entre 700 000 et 1 000 000 d’euros environ]. » Dans la faculté d’éducation, à peine incendiée ici ou là, les murs sont déjà repeints, le sol déblayé. Mais il reste à tout équiper. « L’ONU nous a donné 25 générateurs. Le plus urgent, c’est la reconstruction des laboratoires, des routes, de l’électricité, des télécommunications. »

La France, en pointe

Ahmad Hassan, 39 ans, nouveau directeur du département de français, a eu de la chance. « Voilà notre laboratoire de langue, sain et sauf ! Cette partie de la faculté n’a pas brûlé. Daech a volé les haut-parleurs seulement. » Il a envoyé une liste des choses les plus urgentes à acheter à l’ambassade de France. Mais l’aide française ira bien au-delà. Les équipes en charge du projet veulent faire du département une « expérience pionnière », tournée vers le numérique, « pour permettre à toute l’université de Mossoul d’effectuer un saut technologique », explique un diplomate en poste à Bagdad. L’aide à la faculté de médecine sera elle d’une tout autre ampleur. La France a d’ores et déjà fléché « une contribution exceptionnelle de 2,5 millions d’euros via les programmes de stabilisation du PNUD [Programme des Nations unies pour le développement] ». Il faudra au moins cela pour remettre sur pied les amphithéâtres, les annexes, les laboratoires, et tous leurs équipements. Car cette faculté a tout simplement été entièrement rasée dans les combats.

« La France s’honore d’avoir été le premier pays à apporter son soutien », se félicite Bruno Aubert, l’ambassadeur de France en Irak, investi personnellement dans le projet. « Mossoul, par sa diversité culturelle et confessionnelle, et par l’ampleur des destructions subies, est emblématique de l’impératif de renaissance qui s’impose à l’Irak. […] L’université, dont la renommée s’étendait à tout le Moyen-Orient, doit être au cœur de cette renaissance. » Le projet français vient en outre réactiver des liens anciens avec l’université, rappelle le président Obay Dewachi : « Nous allons renouer tous les accords que nous avions avec les universités françaises : Paris-V, Langues O, université de Clermont-Ferrand… »

D’autres pays commencent aussi à s’impliquer. « Des équipes américaines travaillent à des ateliers pour sensibiliser à la radicalisation », évoque le patron de l’université. « Cela va réparer les méfaits dus au lavage de cerveau que nos étudiants ont subi. » Pour Ahmad Hassan, du département de français, l’université et les savoirs sont l’antidote contre l’extrémisme : « La vraie solution, ce n’est pas l’armée, ce n’est pas la police. C’est le renseignement et la connaissance. Avant 2014, il était impossible de dénoncer les terroristes, à cause de la corruption et de la peur. Mais maintenant, je suis prêt à mourir plutôt que de vivre sous Daech. Daech m’a menacé, a tout détruit, a forcé ma femme à porter le voile intégral, m’a obligé à me faire pousser la barbe. Les Mossouliotes n’ont plus peur. »

AFP
Categories: INTERNATIONAL
Tags: Moussoul

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