L’interview politique – Alassane Samba Diop, journaliste, Directeur de la Rfm : « La coalition au pouvoir est obligée de lire d’une manière fine et claire les résultats »

L’interview politique – Alassane Samba Diop, journaliste, Directeur de la Rfm : « La coalition au pouvoir est obligée de lire d’une manière fine et claire les résultats »

A la radio Futurs Média, il est connu pour ses commentaires, ses scoops et ses analyses pointues. Une semaine après les Législatives, le journaliste Alassane Samba Diop revient dans cet entretien avec Gawlo.net, sur les leçons à tirer de ce scrutin qui a vu la Coalition au pouvoir, Benno Bokk Yakaar, remporter les élections, mais avec moins de 50% des suffrages.

Gawlo.net : Quelle appréciation faites-vous du déroulement du scrutin de dimanche ?

A.S.D. Je constate, comme tous les sénégalais l’ont fait d’ailleurs, qu’il y a eu  beaucoup de manquements. Des gens ont failli ne pas voter, parce que les Sénégalais étaient habitués à des bureaux de vote qui s’ouvrent très tôt le matin. Mais dans certains centres, des électeurs sont restés jusqu’à onze heures avant de voter, ce qui est à l’origine des tensions. C’est après que les choses se sont bien déroulées, mais ces couacs ont un impact sur ces élections et cela risque de ternir l’image du Sénégal, habitué à organiser des scrutins normaux et sans anicroche.

Selon vous qu’est- ce  qui est à l’origine de ces manquements ?

Il faut remonter  en amont. Pour la confection des cartes d’identité numérisées qu’on avait avant, c’est-à-dire du temps d’Abdoulaye Wade, il a fallu pratiquement deux ans et demi pour refaire le fichier. Nous savons tous que le Sénégalais est un éternel retardataire qui attend la dernière minute pour aller s’inscrire sur les listes. Pour ces nouvelles cartes biométriques de la CEDEAO, ils ont voulu les faire en neuf mois, le temps était court et au niveau de la Direction de l’Automatisation du Fichier, il aurait fallu mettre tous les moyens, parce qu’avec 54 milliards de francs CFA, il fallait recruter des gens pour confectionner les cartes. C’est-à-dire des équipes qui travailleraient matin, midi, soir et même la nuit avec des groupes qui tournent. Ils devraient recruter des gens qui ont un certain niveau d’études pour abattre le travail et qui seraient payés. Je pense qu’ils pouvaient prendre des étudiants qui sont rodés pour certaines tâches, les former et les mettre dans un immeuble où ils vont travailler 24/24. Il y a eu aussi le problème dans le dispatching et la distribution des cartes. Il y  a eu une donnée fondamentale qui n’a pas été prise en compte. Beaucoup de sénégalais ont cherché à avoir leurs cartes moins pour aller voter, car c’est en même temps une carte d’identité nationale. Et avec cette dernière, ils peuvent faire leurs transactions financières et autres. Cette situation a créé un rush au niveau des inscriptions. La DAF, qui avait tablé sur un nombre de 4 millions, s’est retrouvée avec deux de plus. Bon nombre de sénégalais voulaient avoir leurs cartes pour autre chose que pour les besoins du vote, parce qu’il y avait également la carte d’identité nationale. Il faut noter aussi que certains sont partis chercher leurs cartes et ne les ont pas trouvées, ce qui a créé un grand bruit autour de cette distribution. Maintenant, ce qui est important, c’est d’en  tirer les leçons. Je pense que tous les acteurs de la scène politique doivent s’assoir autour d’ une table pour discuter, amoindrir les conflits et régler ce problème. Ils doivent savoir que le Sénégal appartient à tout le monde. La classe politique a l’obligation de préserver la paix au Sénégal, de se réunir, de trouver des solutions pour au moins être d’accord sur une chose.

Est-ce qu’il y avait nécessité d’organiser des élections quand on sait que toutes les dispositions concernant le fichier n’étaient pas en place, même si on doit respecter le calendrier républicain ?

Je pense que les élections on les organise pour respecter le calendrier républicain et les faire à date échue. Si on est dans cette situation, c’est parce qu’il y a une absence de dialogue. Les gens auraient pu régler ce problème s’ils étaient d’accord sur une chose, avec aussi de la bonne foi des deux côtés. Si le Président appelle au dialogue, il doit prendre en compte les aspirations des leaders de l’opposition. Ces derniers  doivent également venir avec  la bonne foi. Quand des gens viennent dialoguer avec le Président en pensant qu’il conteste leur légitimité, il y a problème. De l’autre côté également, quand on pense de la même manière, on ne pourra pas avancer.

Avec ces couacs quelle lecture faites-vous de ces résultats ?

Avec les tendances qui se sont dégagées, je pense qu’il y a des données fondamentales. Beaucoup de Sénégalais ne prennent pas le temps de regarder les listes  pour avoir une idée des investis. Je me suis amusé à le faire. Et de façon globale, on peut dire que l’opposition a choisi les mêmes têtes. Sur la liste de BBY, il y a un mixte qui a été fait. Il y a des gens qui sont connus politiquement et médiatiquement, mais aussi il y en a d’autres qui ne sont pas connus surtout au plan médiatique. Mais localement, ils ont un ancrage, ce qui a beaucoup joué et créé des surprises dans certaines localités. Ajoutez à cela, l’Etat qui a profité de ces bourses sociales, de la CMU etc, pour séduire les électeurs.  Ensuite, le syndrome de la division  sur la liste de BBY a été réglé à la dernière minute. Ce qui fait que dans certaines localités, il n y a pas eu de grabuge. Je pense aussi qu’il y a une sorte de refondation sur les listes.  J’ai l’impression qu’il y a aujourd’hui un changement avec des hommes politiques qui filent tout doucement vers la retraite sans peut- être le savoir. Et le président Macky Sall, en introduisant de nouvelles têtes, est en train de bousculer les vieux qui étaient là pour faire de la place aux jeunes. De l’autre côté, je n’ai pas constaté ce changement au niveau  des partis de l’opposition. Le constat que j’ai fait est que les indépendants ont essayé d’apporter de nouvelles personnes, mais qui n’avaient pas  un ancrage social et politique qui leur permettent de convaincre les gens. Souvent, les gens pensent que c’est avec les réseaux sociaux qu’on parvient à gagner la confiance des gens. Il y a Kahdim Bamba Diagne qui a  publié un livre.  Il y  parle du comment votent les sénégalais. Un exemple, le sénégalais aime celui qui parle des valeurs ou de l’éthique, mais une fois seuls, ils font un vote stratégique en disant, celui- là parle bien, mais il ne gagnera pas. Il va  donc voter pour celui qui a les moyens. On a tendance à accuser les politiciens, mais ils sont issus de nos familles et ils sont des sénégalais.  Ils ne font que reproduire nos tares. Pour moi, la crise fondamentale qui se pose au Sénégal, elle est sociétale, éducationnelle. On n’éduque plus nos enfants.  De retour de l’école, ils sont devant la télé ou avec leur tablette. Et cela a une répercussion sur le vécu des sénégalais.

Politiquement comment analysez-vous ces résultats ?

Dans les grandes villes, de façon globale, on a vu qu’il y a de fortes résistances. Et souvent comme on dit, les villes sont frondeuses, elles sont restées réfractaires pour la bonne et simple raison que les populations comprennent bien les enjeux. Maintenant c’est à l’opposition et au pouvoir d’avoir une lecture très claire du scrutin. Ceux qui sont dans la mouvance présidentielle sont obligés de lire d’une manière fine et intelligente là où ils sont faibles pour essayer de le combler. L’opposition aussi va se dire qu’elle n’a  pu mettre en place une coalition à travers une entente pour aller aux élections. Ce qui est claire est qu’en 2019, lors de la présidentielle, l’opposition n’ira pas ensemble, mais en ordre dispersé. Ce sera au deuxième tour peut- être qu’elle pourra mettre en place une coalition. La question qu’on se pose est  celle- ci. Est-ce qu’avant, elle pourra mettre en place une entente sur laquelle s’entendre, si on va au deuxième tour et la personne à soutenir. Maintenant le problème qui va se poser au PDS reste le nom du candidat. Est-ce que ce sera Karim Wade ? Oumar Sarr va-t-il déposer sa candidature ou est ce qu’un autre du PDS va se porter candidat ? Au niveau de Taxawu Sénégal aussi, est -ce que Khalifa Sall pourra se présenter ? Au cas contraire, comment les choses vont se passer. Quelle sera la posture d’Idrissa Seck ? Les questions sont très nombreuses et la situation risque d’être très compliquée.

Du côté du pouvoir, peut-on dire que cette victoire étriquée est un signal fort pour la présidentielle de 2019 ?

Ah oui !!! Je disais tantôt qu’ils doivent lire ce que les urnes ont dit de façon claire et limpide. Ils doivent se poser la question pour savoir  comment sur plus de six millions d’inscrits, seuls trois ont voté, pourquoi ces derniers ne se sont pas déplacés pour le faire et pour qui ils vont voter dans deux ans ? Le camp présidentiel doit aussi savoir que depuis 2012, il y a des jeunes qui sont devenus matures et ont l’âge de voter et pour qui ils vont voter. Ce sont -là des questions fondamentales. L’opposition aussi, doit elle-même, faire son autocritique et pouvoir lire les urnes. Si on regarde bien la classe politique sénégalaise, ce sont les mêmes personnes qui étaient là, il y a des années du côté de l’opposition comme celui du pouvoir. Pour le moment, il n y a pas un homme nouveau. Dans deux ans, est ce qu’on ne peut pas voir un sénégalais sorti de nulle part pour venir postuler et coiffer tout le monde au poteau. Comme en France d’ailleurs avec Macron.

Après le trio de tête, on retrouve le PUR à la quatrième position. Comment appréciez-vous cette percée ?

Je pense que le PUR a gagné parce qu’il se repose sur une organisation, celle des Moustarchidines qui sont des gens très bien organisés.  En matière de communication, ils n’en font pas mal. Ils ont pu apporter une innovation dans la campagne. En  un temps court, ils se  réunissent,   parlent de l’essentiel sans aucun bruit. Ils s’appuient un peu sur le fait religieux où la plupart d’entre -eux ont une compréhension très approfondie des enseignements de leur guide religieux contrairement aux autres partis comme le PVD. Je pense que ce n’est pas le même curseur encore moins le même registre de compréhension et d’organisation. Maintenant que ce parti soit quatrième, je me demande s’il n’a pas épuisé son stock d’électeurs, parce que le PUR, si on regarde bien, c’est Dakar,  Thiès, Mbour, Tivaouane et peut- être Saint-Louis. Il ne faut pas aussi oublier qu’au Sénégal, ce n’est pas la première fois que des partis d’obédience religieuse vont aux élections. On a vu le parti de l’imam Mbaye Niang et de Serigne Mansour Sy Diamil qui ont eu des députés. Mais est ce que les sénégalais vont franchir le Rubicon en élisant un parti religieux. Je constate également que le PUR, s’il n’était pas parti aux élections, aurait pu aider Kahlifa Sall à gagner quand on connait les relations entre leur guide et le maire de Dakar. Ce qui me peine pour ces élections, c’est l’absence de débat d’idée pour l’avenir du Sénégal, mais aussi pour sa construction. A la place, on a eu des discours  d’invectives, d’insultes, de violences et d’attaques. Le Sénégal aurait pu gagner en termes de contenu. Il faut noter aussi la responsabilité des médias, un fait qu’il faut reconnaître. Aujourd’hui, la qualité qu’il devrait y a voir en matière de débat n’y est plus. Il nous faut d’avantage travailler cela. J’ai toujours dit que le wolof, pour les médias audiovisuels, a été un formidable levier d’accès à l’information et à sa démocratisation, mais ceci ne s’est pas accompagné parfois de la rigueur qu’il faut, il suffisait juste de parler bien wolof, vous devenez journaliste sans même suivre une formation.

Que pensez-vous des scores des autres candidats comme  celui de l’ancien Premier ministre Abdoul Mbaye et Ousmane Sonko?

Cela montre qu’au Sénégal, les candidatures indépendantes ont du chemin à faire. Les partis restent très forts et sont jaloux de ces derniers, même si cela a été voté à l’Assemblée nationale. Mais, on dirait qu’il y a une entente tacite entre les partis classiques pour combattre les indépendants, les bloquer parce qu’ils savent que s’ils les laissent participer et avoir une assise, c’est leur mort.

Propos recueillis par Amadou Thiam

GAWLO.NET

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