Sénégal : Khalifa Sall ou la naissance d’un opposant

Sénégal : Khalifa Sall ou la naissance d’un opposant

Depuis son placement en détention, début mars, Khalifa Sall a vu défiler à son parloir les principaux adversaires de Macky Sall. Leur objectif : constituer une liste unique aux prochaines législatives.

Leur idylle aura été furtive. Pour tout souvenir, il n’en reste qu’une courte séquence vidéo tournée début 2012 lors d’un meeting électoral. Trônant sur une large scène, au milieu des leaders politiques ralliés à sa candidature, Macky Sall, qualifié pour le second tour de la présidentielle face à Abdoulaye Wade, rend hommage à « notre ami », « notre maire ».

« Cabale politique »

Debout derrière lui, en tenue décontractée, le socialiste Khalifa Sall, premier magistrat de la capitale, sourit poliment. Cinq ans plus tard, le voici incarcéré à la prison de Rebeuss, inculpé de divers délits financiers passibles de dix ans d’emprisonnement. « Une cabale politique » orchestrée par la présidence pour écarter Khalifa Sall de la course aux législatives, prévues le 30 juillet, assurent ses proches.

Nuageuse depuis 2013, la relation entre les deux Sall, Macky et Khalifa, a récemment viré à l’orage. Et ce dernier, jusque-là adepte d’un certain équilibrisme politique, semble désormais assumer sans complexe la posture de tête d’affiche de l’opposition, à contre-courant de son propre parti, qui soutient le chef de l’État.

Depuis son placement en détention, le 7 mars, les principaux leaders de la coalition Manko Wattu Sénégal ont ainsi défilé au parloir de Rebeuss. Le 10 avril, l’ancien Premier ministre Idrissa Seck s’est joint à la procession. Une visite aux allures de symbole, puisque le fondateur du parti Rewmi avait été, au milieu des années 2000, le prisonnier politique emblématique de la présidence Wade.

Le plus important pour nous, c’est qu’il y ait un vaste rassemblement de l’opposition en vue des législatives

À sa sortie, « Idy » a confirmé aux journalistes le dessein commun qui amène les principaux adversaires du président à venir s’entretenir avec Khalifa Sall : « Le plus important pour nous, c’est qu’il y ait un vaste rassemblement de l’opposition en vue des législatives. » Une union sans laquelle il serait difficile d’inquiéter l’alliance gouvernementale Benno Bokk Yakaar (BBY), mais qui reste encore à concrétiser.

« Au lendemain de la venue d’Idrissa Seck, les conditions de visite ont été durcies, en particulier concernant les leaders politiques », assure Moussa Tine, un proche collaborateur du maire. C’est ainsi que Mamadou Diop Decroix (And-Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme-AJ/PADS), Aïda Mbodj (Parti démocratique sénégalais-PDS) ou encore Abdoulaye Baldé (Union centriste du Sénégal-UCS) ont été récemment privés de permis.

Il est vrai que Rebeuss tendait à devenir le quartier général d’une opposition qui ne fait pas mystère de sa volonté d’utiliser l’affaire Khalifa Sall comme un catalyseur afin d’obtenir prochainement une majorité à l’Assemblée nationale.

Pour l’heure, cette perspective laisse la présidence de marbre. « Qui est le véritable challenger de Macky Sall ? J’ai beau chercher, je ne vois pas », ironise un ministre influent.

Une brouille de longue date avec Macky Sall

La brouille entre le chef de l’État et le maire de Dakar est ancienne. Selon l’entourage de ce dernier, Macky Sall aurait pris ombrage des ambitions présidentielles prêtées de longue date à son éphémère allié. Depuis 2013, les collaborateurs de Khalifa Sall dénoncent en privé un conflit de basse intensité qui serait alimenté depuis le Palais de la République pour entraver son action à l’Hôtel de Ville.

Des soupçons régulièrement balayés par la garde rapprochée de Macky Sall, pour qui le chef de l’État n’a rien à craindre d’un rival virtuel – le socialiste n’a jamais confirmé explicitement son ambition présidentielle. Et dont la popularité « ne dépasse pas la région de Dakar », dixit un conseiller.

À défaut d’officialiser une candidature que ses principaux collaborateurs considèrent comme acquise, Khalifa Sall a posé, depuis 2014, des actes perçus par la présidence comme autant de déclarations de guerre. Cette année-là, la coalition BBY entend rafler la mise lors des élections locales. Mais à Dakar, principal objet de sa convoitise, Khalifa Sall refuse de jouer le jeu du Parti socialiste (PS), auquel il appartient, et se lance dans la course à la tête d’une liste dissidente.

Macky Sall a beau dépêcher contre lui son impétueuse Première ministre, Aminata « Mimi » Touré, son camp subit une cuisante défaite. Début 2016, les choses s’enveniment lorsque Khalifa Sall fait ouvertement campagne contre le référendum institutionnel lancé par Macky Sall, accusant ce dernier de n’avoir pas respecté sa promesse de réduire de sept à cinq ans son premier mandat. Cette fois, l’issue est défavorable au maire de Dakar, puisque le oui l’emportera dans la capitale.

Ils peuvent toujours fouiner, ils ne trouveront rien d’anormal

Entre ces deux échéances, un audit a été lancé en juillet 2015 par l’Inspection générale d’État (IGE) afin d’évaluer la gestion administrative et financière de la capitale. « Directement placé sous l’autorité du président de la République, cet organe de contrôle ne dispose pas de cette prérogative, en raison de la libre administration des collectivités territoriales, inscrite dans la Constitution », affirme aujourd’hui l’un des avocats de Khalifa Sall.

La défense a d’ailleurs saisi la chambre d’accusation de la cour d’appel d’une requête en annulation. À l’époque, aucune objection n’est pourtant formulée par l’Hôtel de Ville, où l’on se contente d’ironiser sur les arrière-pensées de cette mission de vérification. « Ils peuvent toujours fouiner, ils ne trouveront rien d’anormal », confiait alors à JA un proche de Khalifa Sall.

En mai 2016, une première version du rapport de l’IGE est transmise au maire et au préfet. Rien ne fuite sur son contenu ni sur les recommandations formulées. Toutefois, outre diverses critiques (manquements dans l’organisation des services de la mairie, déséquilibre entre recettes et dépenses du budget municipal, endettement jugé excessif…), les inspecteurs mettent le doigt sur une anomalie qui sera à l’origine du « Khalifagate ».

La gestion de la « caisse d’avance » – en principe consacrée à diverses dépenses urgentes allant de l’aide aux populations démunies à l’organisation de réceptions municipales – est entachée d’irrégularités manifestes. Pour justifier a posteriori les décaissements mensuels en liquide de 30 millions de F CFA, la mairie de Dakar – qui considère cette ligne budgétaire, qui existe de longue date, comme des « fonds politiques » – a fourni des factures fictives correspondant à des livraisons de riz et de mil qui n’ont jamais eu lieu. Or, selon l’IGE, aucune collectivité locale, pas même la capitale, n’est censée « disposer de fonds spéciaux, qu’ils soient qualifiés de secrets ou de politiques ».

« Détournement de deniers publics » et « association de malfaiteurs »

Fin décembre 2016, le rapport définitif de l’IGE est transmis au seul président de la République. Presque à la même date, en tournée dans le nord du pays, Khalifa Sall jette un nouveau pavé dans la mare. Tournant une fois de plus le dos à la stratégie du PS, il annonce qu’il conduira, dans le département de Dakar, une liste autonome en vue des législatives.

En janvier, le chef de l’État transmet l’audit de l’IGE au procureur de la capitale, qui ouvre une enquête préliminaire dès le 7 février. Une célérité jugée suspecte par les soutiens de Khalifa Sall, qui y voient une tentative manifeste d’empêcher le trublion de convoiter les sept sièges de député attribués au département. Le 7 mars, Khalifa Sall et cinq de ses collaborateurs sont inculpés, notamment pour « détournement de deniers publics » et « association de malfaiteurs ». Ils sont placés sous mandat de dépôt par le doyen des juges d’instruction.

« Qu’on cesse de piller nos caisses et de venir crier ensuite à la chasse aux sorcières ! » s’insurge Mimi Touré, l’ancienne égérie de la traque aux biens mal acquis. Ministre de la Justice puis Première ministre de Macky Sall, celle qui est aujourd’hui l’envoyée spéciale du président sénégalais requiert, en la matière, la tolérance zéro.

« Quand on déplore une insuffisance des ressources publiques, comme c’est le cas en Afrique, le détournement de fonds publics et la corruption ne sauraient être tolérés », fait-elle valoir. Une intransigeance à ses yeux cohérente avec la croisade contre la mauvaise gouvernance dont Macky Sall a fait son cheval de bataille depuis son élection.

Macky Sall est en train de se “Yahyajammiser” !

Maints observateurs s’inquiètent toutefois de la dimension sélective des procédures judiciaires ayant visé, depuis cinq ans, des responsables et militants politiques sénégalais. Tous ont en effet en commun d’appartenir à l’opposition. Des soupçons alimentés, sans craindre de mettre les pieds dans le plat, par Mbaye Ndiaye, militant de la première heure du parti présidentiel et aujourd’hui ministre d’État sans portefeuille : « Il ne faut pas avoir honte de dire que Macky Sall a des moyens légitimes d’auditer les affaires de la République. Il peut l’exercer sur tout dépositaire d’un mandat public, en particulier ceux qui s’opposent à lui. »

Y voyant une « instrumentalisation » de la justice, le rappeur Thiat, cofondateur du mouvement citoyen Y’en à marre et membre du groupe Keur Gui, en conclut que « Macky Sall est en train de se “Yahyajammiser” ! »

Depuis deux mois, les marques de soutien au maire embastillé ont dépassé, de très loin, les frontières du Sénégal. Investi de longue date dans les organisations internationales fédérant les collectivités locales, Khalifa Sall, qui bénéficie parmi ses pairs d’une réputation de probité, peut en effet compter sur la solidarité de nombreux élus locaux.

Vu ce qu’il incarne aujourd’hui, le plus judicieux serait que l’opposition le désigne comme tête de liste nationale

De Bamako à Montréal et de Paris à Kinshasa, les maires et gouverneurs de grandes métropoles, en particulier francophones, ont multiplié les communiqués, les visites à Rebeuss et les tentatives discrètes de médiation auprès des autorités sénégalaises. Les dignitaires religieux ne sont pas en reste : de l’archevêque de Dakar au nouveau khalife général des Tidjanes, en passant par la confrérie layène, les témoignages de sollicitude ont afflué.

« Cette affaire risque de faire de lui un martyr », déplore, en privé, un ministre de Macky Sall. « Vu ce qu’il incarne aujourd’hui, le plus judicieux serait que l’opposition le désigne comme tête de liste nationale », estime de son côté un conseiller du maire. Une chose est sûre : si le recours en appel pour obtenir sa libération, qu’ont plaidée ses avocats le 27 avril, est rejeté par la cour d’appel, c’est depuis une cellule de la prison de Rebeuss que Khalifa Sall fera campagne. Un scénario inédit.

Élections : mode d’emploi

30 mai : date limite de dépôt des listes

30 juillet : date du scrutin

Une liste majoritaire par département

90 sièges de député pour le Sénégal ; 15 pour la diaspora.

Scrutin à un tour : la liste arrivée en tête remporte la totalité des sièges dans chacun des 45 départements du Sénégal et dans les 8 circonscriptions des Sénégalais de l’étranger

Une liste proportionnelle nationale

Attribution des 60 sièges restant au prorata des suffrages obtenus

JA

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