Médias sénégalais en ligne : le test des trois passoires

Médias sénégalais en ligne : le test des trois passoires
Dans la conclusion de son fameux test aux trois passoires, Socrate pose une question qui devrait interpeller toute personne dont la vocation est d’informer : si ce que tu as à me raconter n’est ni vrai, ni bien, ni utile, pourquoi vouloir me le dire ? À l’aune de ces trois adjectifs qualificatifs : bien, vrai et utile, beaucoup de médias sénégalais en ligne perdraient toute raison d’être si on soumettait la plupart de leurs articles à ce test. Aiguillonnés par la recherche effrénée de « buzz », obnubilés par un sensationnalisme exacerbé, agissant sous la dictature de l’instantanéité, nombre de leurs « journalistes » ou fait-diversifiers à la petite semaine ne prennent ni le temps de vérifier la véracité des informations dont ils abreuvent leurs lecteurs encore moins la peine de se demander si elles sont bonnes et utiles pour leur développement personnel ou intellectuel. Pour eux la meilleure façon d’exister, de se faire un nom et d’avoir une plus grosse part de lectorat est de choquer, d’être vulgaire…Ils se démarquent ainsi de toute censure. La déontologie devient alors pour eux un mot incompréhensible et leurs médias la vitrine des faits divers les plus sordides du pays. Dès lors ce n’est guère étonnant que viols, vols, incestes, agressions, images obscènes, divulgations d’informations et de conversations privées sans importance fassent souvent la une de leurs journaux ou qu’ils soient victimes de plusieurs procès en diffamation. Ils n’hésitent pas quelquefois à pousser le bouchon plus loin en inventant toutes sortes d’histoires afin d’avoir davantage de lecteurs. S’il leur arrive de traiter un sujet, ils ne le font pas avec la rigueur que requiert leur travail. Avec eux ceux qui redoutaient que la presse en ligne n’éclipsât la presse papier peuvent dormir à poings fermés. Car celle-ci – du moins celle guidée par une grande rigueur professionnelle et l’obsession de la qualité – a de beaux jours devant elle. Face à cette presse en ligne pourrie, la plus grande victime est le lecteur non averti. Devant le flot ininterrompu d’informations – les unes plus étonnantes et plus invraisemblables que les autres -, les mensonges, la manipulation, la désinformation, les affirmations suivies de démentis, les querelles par médias interposés, il peut être perdu. Car, en plus de ne pas disposer de boussole pour s’orienter dans cette jungle médiatique, il a souvent du mal à distinguer la bonne graine d’information instructive de l’ivraie manipulatrice nocive. Qu’est-ce qu’il lui faut alors faire est-on tenté de se demander? Il ne semble pas exister de panacée. Toutefois il y a des ersatz de solutions valables envers tous les médias. Amin Maalouf en propose une dans son livre Le dérèglement du monde : « Mon père dirigeait un quotidien, dont il adressait par courtoisie un exemplaire à ses collègues, qui lui envoyaient par réciprocité leurs propres journaux. « Lequel faudrait-il croire? » lui avais-je demandé un jour en désignant la pile. Sans interrompre sa lecture, il m’avait répondu: Aucun, et tous. Aucun ne t’apportera toute la vérité, mais chacun te donnera la sienne. Si tu les lis tous, et si tu as une bonne capacité de discernement, tu comprendras l’essentiel. Pour les radios, mon père faisait de même. » Il est toujours nécessaire de prendre du recul et d’avoir l’esprit critique vis-à-vis des médias. Et avant d’adopter une idée, quelle qu’elle soit, il faut qu’elle se justifie, nous enseigne Chomsky.

Bosse Ndoye
Montréal
momarboss@gmail.com
Auteur de : L’énigmatique clé sur l’immigration; Une amitié, deux trajectoires; La rançon de la facilité

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